‹ Œuvres de Saint-Simon & d'Enfantin (volume 2)Chapitre 27 sur 44 · DU POUVOIR SPIRITUEL ET DU POUVOIR TEMPOREL · texte numérisé non relu

DU POUVOIR SPIRITUEL ET DU POUVOIR TEMPOREL

CONFUSION DES DEUX POUVOIRS, A L'ORIGINE DU CHRISTIANISME, ENTRE LES MAINS DE LA PUISSANCE MILITAIRE. — CETTE CON- FUSION SE FORTIFIE EN ORIENT. — ELLE S'AFFAIBLIT SANS CESSE ET TEND À DISPARAÎTRE EN OCCIDENT. — CONSÉQUENCES DE CETTE DIFFÉRENCE SUR LES DESTINÉES DES PEUPLES.

MESSIEURS

Par l'apparition du christianisme, deux so-

ciétés se trouvaient en présence : l’une, pleine d'avenir, manifestant la tendance de l'humanité : vers la paix, vers l'association universelle; l’autre, formée de tous les débris du passé, et ne représentant plus, dès lors, qu’un fait destiné à périr, l'antagonisme, la guerre. Nous avons montré comment la première, encore qu’elle fût progressive, encore qu’elle seule fût en possession de l'élément constitutif, de la raison suprême de toute société, la RELIGION, ne pouvait cependant prétendre à réaliser complétement dans l'ordre politique les sentiments, les idées qu'elle venait enseigner aux hommes. Sa tâche n'était point d'accomplir l’ordre social dont elle contenait le germe, et dont, à quelques égards même, elle était un symbole, mais seulement de le préparer. s

Pour remplir celte tâche, dont la conscience, d'ailleurs, ne lui avait pas été donnée, elle devait pactiser avec la société qu'elle était appelée à détruire, et borner ses prétentions, à l'égard de cette société, au partage de la puissance. Cette conquête, avons-nous dit, ne devait point être facile pour le christianisme ; il a fallu, en effet, plusieurs siècles pour qu'elle füt consommée.

Jetons aujourd’hui un coup d'œil sur les vicissitudes qui accompagnèrent la marche ascendante de la société nouvelle; examinons comment s'est opérée, s'est constituée enfin cette division des pouvoirs, établie au moyen âge, division si mobile, si incertaine dans ses limites, si mal définie quant à son principe, et qui pourtant constitue l’aspect le plus saillant, le trait le plus caractéristique de l’époque où elle prit naissance.

Dans ce retour vers le passé, nous n’avons pas seulement pour objet d’éclaircir un fait mal apprécié, d'apporter une solution à un problème qui a été si longuement, et jusqu’à ce jour si vainement débattu ; mais encore, et surtout, de monirer, dans ce qui a été, l'indication de ce qui doit être, et de justitier ainsi les idées que nous avons présentées sur la grande uNITÉ sociale qui se prépare.

Du point de vue où nous sommes placés, il n'y à pas lieu de s'occuper du christianisme avant l’époque où 1l commença à prendre place dans l’ordre politique, où il imposa sa formule et sa foi aux pouvoirs en présence desquels il s'était si péniblement développé. Jusque-là, en efiet, les chrétiens se trouvent placés dans une

position tout exceptionnelle : si leur existence intéresse vivement l’ordre social, ce n’est pot par une action directe et publique; si les pou- voirs établis ne se mêlent pas de leur gouvernement intérieur, ce n’est point parce qu'ils sont indépendants, mais parce qu’ils sont isolés, séparés, et que l'existence, comme société, leur est même déniée. Il ne s’agit point alors pour la hiérarchie chrétienne de régler, de déterminer ses rapports avec la hiérarchie mililaire : le grand objet, pour la société naissante tout entière, est d’exister pour elle-même au milieu de la société qui la persécute; tel est aussi le premier intérêt qui se révèle dans la plupart des écrits apologétiques, publiés durant le cours de la persécution. Mais, à dater de l’avénement de Constantin, cette situation change : les chrétiens n'ont plus à se défendre contre la société qui leur est étrangère ; leur but dominant est de l'envahir et dela diriger : c'est alors que, pour la première fois, il y a lieu de s’occuper de la relation des deux hiérarchies, des deux sociétés.

Et d'abord, au commencement, la confusion des pouvoirs est complète, et c’est dans les mains du successeur de César qu'elle est établie. Après l'avénement de Constantin, on voit bien

mue.

DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 197 les églises chrétiennes jouir encore de quelque indépendance, communiquer spontanément entre elles, convoquer des assemblées, prendre des décisions et les proclamer sans recourir à une sanction étrangère ; mais dès qu’un dissentiment se prolonge et cause quelque trouble, dès qu'il devient nécessaire en conséquence d'invoquer une autorité dont la décision soit sans appel, c’est à la puissance impériale qu'on s'adresse, parce que, hors d'elle, il n'y a point de souveraineté constituée et reconnue.

À peine Constantin fut-il monté sur le trône, qu'on le vil intervenir pour terminer un schisme qui troublait les provinces d'Afrique ,; celui des Donatistes. Dans cette circonstance, il est vrai, il se conforma aux décisions des deux conciles ; mais ces conciles,. il les avait convoqués; et si l’on consulte la forme dans laquelle ces assemblées lui transmirent leurs actes, il est évident

qu’elles-mêmes reconnaissaient leur dépendance

à son égard. Enfin, l’édit qui condamnait les schismatiques émana directemenl du prince luimême. |

Peu de temps après, l’hérésie arienne, qui a été si-puissante dans l’Église, et qui pendant si longtemps a tenu son dogme en suspens, vint ma-

nifester avec plus d’éclat encore cetle confusion des pouvoirs et la suprématie impériale. Longtemps le débat engagé entre Arius et l’évêque d'Alexandrie demeura renfermé dans la province “où il s'était élevé, sans qu’il en fût référé à l'empereur. Arius avait été condamné par deux conciles ; mais, sans avoir égard aux sentences qui le frappaient, il en appela aux évêques circonvoisins, qui, sans tenir plus de compte euxmêmes de la décision qui leur était soumise, justifièrent Arius et sa doctrine, le reçurent à leur communion, et entreprirent de le défendre contre les attaques dont il était l'objet. La division s'établit bientôt, à ce sujet, dans toub le clergé, et de là passa dans le peuple, où elle se manifesta par de grands désordres. L'empereur crut alors devoir intervenir, et d’abord, sans s'inquiéter des décisions des conciles qui avaient prononcé déjà sur la question débattue, il écrivit en son propre nom à Arius et à l'évêque d’Alexandrie, pour les inviter à mettre fin à leur querelle, leur disant qu’ils élaient fous de se disputer sur des matières qu'ils n’entendaient pas, el de faire tant de bruit pour un sujet si mince. |

Mais ni le clergé ni le peuple ne partagèrent

DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 199 l'indifférence impériale, et, le désordre continuant et s’accroissant même chaque jour, Conslantin convoqua à Nicée une assemblée générale de l'Église : lui-même assista à ce concile qui, attendu l'importance de la secte à laquelle il fut opposé, et par son titre de premier œcuménique, a conserve tant de célébrité dans les fastes de l'Église chrétienne. Arius, sa doctrine et ses partisans y furent condamnés par une immense | majorité. L'empereur, disent les écrivains ecclé- * siastiques, reçut avec soumission el respect les décisions du concile. Ge qu'il y a de certain, c'est qu'il envoya en exil ceux qui refusèrent d'y souscrire, et notamment le chef de l’hérésie, menaçant, en outre, des peines les plus sévères tous ceux qui persisteraient dans l’opinion condamnée ; mais cette déférence de Constantin pour les décrets du concile ne fut pas de longue durée. Cédant à des intrigues de cour, bientôt il rappela les exilés, et non-seulement dans le même temps il permit qu'un synode provincial, composé en majeure partie d'Ariens, condamnât la formule sacramentelle adoptée contre Arius par les pères de Nicée, mais encore il envoya en exil ceux qui, dans ce synode, avaient défendu cette formule. Athanase, patriarche d’Alexan-

drie, qui, dès l’origine de l'hérésie, s'en était

montré l'adversaire le plus redoutable, fut à son

tour condamné sous divers prétextes, el exilé par l’empereur, qui mit le sceau à cette réaction en contraignant le patriarche de Constantinople à recevoir Arius à sa communion, On voit à quoi se réduit le respect de ce prince pour les décrets du concile de Nicée, l’assemblée la plus solennelle pourtant qui eût été réunie jusqu'alors

pour délibérer sur les intérêts du monde chré-

tien.

Dans tout ce débat, c’est la volonté de l’empereur qui décide de toutes choses, c'est par son autorité que les conciles s’assemblent, c'est par elle au moins que leurs résolutions deviennent obligatoires. Il est bien vrai que, dans la plupart des occasions, c'est en leur nom qu'il intervient dans les affaires de l’Église; mais il est évident, par l'incertitude qu'il témoigne entre leurs décrets, par l'approbation qu’il donne successivement aux uns et aux autres, encore qu'ils soient clairement contradictoires, qu'à ses yeux ces assemblées sont bien plutôt de simples conciles que des corps dépositaires d’une autorité qui leur soit propre. Il est également évident, par la lutte qui s'établit entre les divers conciles et par

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DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 201 la confiance avec laquelle chacun d’eux croit pouvoir s'opposer à ceux qui l’ont précédé, que l'anarchie règne dans l'Église, que son gouvernement n’est point constitué, et que non-seulement il nexisie encore aucun signe certain auquel une autorité suprême puisse se faire reconnaître dans son sein, mais que l’on ne pense pas même, alors, qu’une pareille autorité puisse exister.

Dans un tel état de choses, la toute-puissance impériale est un fait nécessaire, car elle seule est unitaire, elle seule est toujours présente, elle seule est dépositaire d’une sanction, celle de la force. Cette sanction, sans doute, est insuffisante, elle est même en grande partie mal appropriée aux circonstances auxquelles elle s’applique; mais à défaut d'une sanction morale, qui ne pouvait évidemment résulter ici que de l’existence d’une hiérarchie ecclésiastique constituée, elle seule était capable de maintenir quelque ordre dans l’Église.

Sous les successeurs de Constantin, ce double phénomène de l'anarchie de l'Église et de la suprématie impériale continue à se manifester, el avec plus d'éclat encore, attendu l’activité croissante que devait prendre la société chrétienne

au sortir de la persécution. Parmi les divisions

qui s'élèvent dans son sein, il suffit de suivre celle qui se perpétue à l'occasion de l'arianisme, et qui pendant longtemps domine toutes les autres, pour vérifier la situation que nous venons de signaler. D'une part, les contradictions entre les conciles deviennent plus fréquentes et plus vives que jamais; de l’autre, ces assemblées se montrent dans une dépendance toujours plus absolue de la volonté de l’empereur. Dans le cours de ce débat, on peut prévoir d’une manière à peu près certaine quelle sera l'opinion de chacun des conciles appelés à s’en occuper, par l'opinion arrêlée, ou même passagère, du prince qui le convoque. C'est ainsi que, durant un espace de plus de soixante ans, le monde chrétien, selon l'opinion du souverain régnant, apparait tour à tour arien, Semi-arien, ou athanasien, ou plutôt orthodoxe, tar nous savons aujourd'hui

de quel côté était l'orthodoxie dans ce grand

débat.

Sous Constantin, la situation à cet égard demeura incertaine, car s'il avait réhabilité la pérsonne des chefs de l’arianisme, il n'avait pas prétendu pourtant réhabiliter formellement leur doctrine ; après lui, le Nord et lPOcvident se

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montrèrent orthodoxes sous l’empereur Constant, qui l'était lui-même ; l'Orient fut arien sous son frère Constance, qui suivait l'opinion contraire ; et lorsque les deux parties de l'empire se trouvèrent soumises à la puissance de ce dermer, l'Orient et l'Occident parurent tour à tour ariens ou semi-ariens, Selon l'humeur changeante du prince; ce qui, après deux règnes éphémères, arriva encore pour l'Orient sous Valens. Théodose le Grand, qui avait embrassé la foi de Nicée, employa toute son autorité à la faire prévaloir, et, vers la fin de ce règne puissant, il semble que l’arianisme ait complétement disparu. ,

Ici, une objection peut se présenter; on peut dire que la foi des empereurs n'élait pas chez eux spontanée ;, que, quelle qu'elle fût, elle leur état toujours inspirée directement ou indirectement par les évêques qui les entouraient. Ge fait est incontestable ; toute l'histoire l’atteste, et il serait impossible de concevoir qu'il en eùt été autrement. Mais ce qu’il y a d'important à conslater ici, c'est qu'aucune des opinions qui s élèvert spontanément dans le sein du clergé ne peut prétendre à une domination publique qu'autant qu’elle parvient à se faire recevoir par le

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prince et que celui-ci en fait ouvertement pro-

fession. | |

Pourtant, dans cette lulte, comme dans toutes celles qui l’ont suivie, il y a un fait important à remarquer : Gest le soin que prennent les empereurs de concilier à l'opinion qu'ils professent l'approbation des conciles, même celle des évêques, qui, par la considération attachée à leurs siéges, sont en possession d'une influence générale sur l'Église. Les violences exercées sur quelques conciles pour leur faire souscrire une formule arienne, et notamment sur celui de Rimini, qui est resté célèbre à ce titre ; les persécutions dirigées dans le mêmes*but contre le pape Libère, dont la résistance fut ainsi mo-

mentanément vaincue, attestent hautement ce

fait, dans lequel on doit voir, non-seulement l’aveu implicite, fait par les empereurs, de l’illégilimité de l'autorité qu’ils exerçaient, mais encore la révélation de la puissance qui, plus tard et ailleurs, devait s'élever indépendante à côté de celle des Césars.

La suprémalie des empereurs dans les affaires de l'Église, indépendamment de ce qu’elle était un fail nécessaire, inévitable, comme nous l’avons vu déjà, fut encore, à l'origine, plus utile

que nuisible à la cause du christianisme : elle constatait l'adoption de la foi nouvelle par le pouvoir politique : or, par cette adoption, le christianisme échappait à la persécution; il acquérait une nouvelle puissance pour se répandre, et pouvait enfin appliquer toutes les forces, toute l'énergie qu'il avait déployées jusque-là pour se défendre, à travailler à son perfectionnement. Si, d’ailleurs, la persécution avait cessé depuis longtemps, le retour en était possible, et la conversion des empereurs à la foi chrétienne pouvait seule le prévenir. Ce danger, peu à craindre du temps dont nous parlons, ne paraitra pas cependant chimérique, si l'on réfléchit qu'après deux règnes chrétiens qui avaient duré plus de cinquante ans, Julien, ce héros de la philosophie critique, mais qui pourtant a été justement surnommé l’Apostat, parce que, selon la belle expression de M. Ballanche, il avait apostasié l'avenir ; si l’on réfléchit, disons-nous, que Julien trouva, dans les débris du paganisme, assez de puissance pour se croire en état, à son avénement, de répudier le christianisme, et de conserver l'empire en se privant de l’appui de la foi nouvelle. |

Mais, si l'intervention impériale dans les af-

faires de l’Église fut d'abord utile au christia-

nisme, elle ne pouvait manquer, en se prolongeant au delà des circonstances qui la rendaient nécessaire, de devenir funeste à son développement : c'est ce que l’on vit bientôt en Orient, où le pouvoir des princes sur l'Église devint chaque jour plus absolu et plus mdépendant. Dans les débats religieux qui s'élèvent, on le voit, 1l est vrai, continuer à invoquer l'autorité des conciles; mais il est évident que, de jour en jour, cette autorité leur parait moins nécessaire et moins respectable, ce qui est attesté par un grand nombre d'actes, dans lesquels, tout en citant les conciles, ils prononcent en leur propre nom, se présentant, en quelque sorte, comme les régulateurs de la foi. Pour prouver ce fait, il suffirait de rappeler les deux déclarations des empereurs Zénon et Héraclius, aux v° et vr° siècles, connues, l’une, sous le nom d'hénotique, l’autre, sous celui d'ecéthèse, toutes deux prononçant sur des points de doctrine controversés, et notamment sur l'opinion d'Eutychès, concernant la nature de Jésus-Cbrist. On pourrait citer en- core les décrets de Justinien sur la même ques- Lion et sur l’origénisme, ainsi que les édits des empereurs dans le vrr° siècle et les suivants,

touchant la grande querelle élevée au sujet du culte des images. |

Dans toutes ces occasions, non-seulement les empereurs d'Orient prononcent souverainement sur le dogme; mais on les voit encore, ce qui était d'ailleurs une conséquence de cette première usurpation, exercer la même autorité sur le personnel du clergé, nommant et déposant les évêques, selon que ceux-ci se montrent ou non favorables à l'opinion qu'ils veulent faire triompher. Au 1x° siècle, cette confusion était parvenue à son dernier terme: il n'y avait point alors en Orient d'Église constituée, de hiérarchie ecclésiastique distincte, ou au moins indépendante, de la hiérarchie militaire ; les empereurs y étaient revêtus des fonctions de souverains pontifes ; et, bien loin que les faits tendissent, par leur marche, à changer cette situation, ils tendaient, au contraire, chaque jour, à l’affirmer encore. | Nous avons vu quel a été le résultat de cet état de choses. Le paganisme n'avait plus d'autels en Orient; mais les habitudes qu'il avait créées, la dissolution morale qui avait suivi la chute de ce système avant l'apparition du christianisme, y subsistaient à peu près dans leur entier; au-

cune loi n’y était reconne, aucune autorité n'y était sacrée, aucune existence assurée, pas même celle des princes, dont le pouvoir paraissait si absolu ; le clergé lui-même avait participé à la corruption générale, et les mœurs des plus considérables de ses membres se distinguaient à peine de celles des puissants laiques de l'époque. Pourquoi le christianisme n avait-il pas arrêté le cours de ce désordre? pourquoi n'en avait-il pas triomphé ? C’est que, par des circonstances que nous apprécierons mieux en examinanét ce. qui s’est passé ailleurs, il n’avait pu se séparer à temps d’un ordre politique dont le principe lui était étranger, et qu'à l'origine 1l avait reçu mission de combattre et de détruire; c'est, en d’autres termes, parce qu'il s'était arrêté, dans son développement, à la limite où les successeurs de César pouvaient seulement consentir à le recevoir.

L'Orient a bien porté la peine de l’impuissance dont le christianisme y a été frappé ; lorsque les peuples qui avaient embrassé la foi de Mahomet vinrent envahir ses provinces, il se trouva sans force et incapable de résister à leur puissante impulsion. Sur toute la surface de cet empire, immense encore, tous les hommes fai-

saient le signe de la croix : mais ce symbole ne représentait aucun ORDRE, aucune puissance.

Les chrétiens d'Orient, hors d'état de repousser l'agression qui les menaçait, ne pouvaient pas même espérer de s’incorporer leurs vainqueurs, de les soumettre à leur foi, car ils n'avaient qu'une foi languissante, et, à proprement parler, ils ne formaient point un corps, une société; le paganisme et les vertus qui lui étaient propres avaient disparu de l'Orient, et le christianisme y était définitivement avorté.

Jusqu ici, en examinant quel a été le sort du christianisme dans ses relations avec les pouvoirs qu'il trouva établis à sa naissance, nous ne nous sommes guère occupés que de l'Orient, Si nous avons commencé par exposer ce qui s'est passé dans cette partie de l'empire romain, c'est d'abord parce qu'elle a été le premier théâtre où le christianisme a figuré avec éclat, et où ses premiers progrès se sont accomplis, et ensuite parce que l’histoire des vicissitudes qu'il y a éprouvées, quant à la question qui nous occupe, peut servir à mieux faire Comprendre le développement tout contraire que, pour le bonheur de l'humanité, il a eu en Occident.

240 EXPOSITION Ici, dès l’origine, les circonstances sont différentes: à partir de l'adoption du christianisme par la puissance politique, c’est-à-dire à partir de l'époque où, du point de vue où nous sommes placés, il y a lieu de s'occuper de la relation des deux sociétés, des deux hiérarchies, un fait se remarque d'abord : c'est la faiblesse de l'action du pouvoir impérial en Occident, jusqu'au moment très-rapproché où l'invasion des barbares vint y mettre un terme. Depuis la translation du siége de l'empire en Orient par Constantin, il suffit de jeter un coup d'œil sur la succession des empereurs pour voir que c’est en effet seulement dans cette partie du monde romain que l'autorité impériale est lorte, active, assurée. Au temps dont nous parlons, l'empire, considéré dans son ensemble, tend sans doute à une dislocation générale ; dès lors, il se présente comme une proie que doivent se disputer et se partager les ambitions personnelles que la force pourra favoriser accidentellement. Mais c’est en Occident, d'abord, que ces déchirements, que ces luttes intérieures se manifestent.

À partir de Constantin jusque vers le milieu du xv° siècle, époque où, par le fait, l'empire romain expire en Occident, on voit les empe-

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reurs de Constantinople se succéder régulièrement, et achever leurs règnes, en général assez longs, sans être menacés ou troublés dans la possession et l'exercice du pouvoir par des tentatives d'usurpation. Pendant tout ce temps, enfin, la puissance impériale en Orient est toujours nettement et visiblement manifestée. Il n'en est pas de même en Occident : les deux fils de Constantin, qui lui succèdent immédiatement dans cette partie de l'empire, commencent par s’en disputer la possession les armes à la main. Quelques années plus tard, celui des deux qui étail demeuré vainqueur dans cette lutte, est tué par Magnence, qui lui arrache l'empire. De là, jusques au règne d’Augustule, et si l’on en excepte celui de Valentin [°, l'Occident n’est qu'une arène sanglante où des chefs de soldats viennent se disputer la puissance, qui, par cette raison, ne peut parvenir à se fixer et à se développer dans aucune main. Durant la lutte, elle reste souvent indéterminée pour les peuples ; il y a alors lacune dans son action, et lorsque ceux qui la possèdent viennent à l'exercer, leur objet est bien plutôt de se maintenir que de prendre l'initiative sur la société, et de la régler.

Nous n’aurons pas besoin de rapporter les faits qui caractérisent la situation différente à cet égard de l'Orient et de l'Occident, ces faits vous sont connus; nous nous contenterons d'en appeler à vos souvenirs. Nous ne nous arrêterons pas non plus à en rechercher les causes; leurs conséquences seules, par rapport à la question que nous examinons, doivent nous occuper; or ces conséquences sont faciles à Saisir.

Les empereurs d'Orient, n'ayant rien à redouter pour leur existence et la sécurité de leur pouvoir, doivent nécessairement porter toute leur attention, toute leur activité sur le mouvement intérieur de la société, et particulièrement sur celui du christianisme, qui domine tous les autres. L'état précaire de la puissance impériale en Occident ne comporte pas qu'elle y ait cette action intime et continue. Aussi, à quelques exceptions près, y voyons-nous la société chrétienne, ou, si l'on veut, l'Église, s’y développer en quelque sorte sur elle-même, par la seule impulsion du principe qui lui est propre. Tandis qu'en Orient presque tous les conciles, ceux au moins qui ont quelque importance, sont convoqués par l'empereur, dirigés par sa volonté, et

sanctionnés seulement par son autorité, en Occident, au contraire, et pendant toute la durée de l'empire, c’est presque toujours la seule volonté spontanée des chefs de l’Église qui détermine ces réunions ; c’est leur autorité seule qui y préside et qui fait recevoir leurs décisions.

Pour vérifier le fait, il suffit de jeter les yeux sur la série des conciles tenus à Rome dans le cours des 1v° et v° siècles. Non-seulement ces conciles se réunissent, procèdent à leurs travaux et font recevoir leurs décrets sans l'intervention des empereürs, mais encore on les voit souvent s'élever contre des conciles orientaux appuyés de toute l'autorité impériale, dans le temps même où les deux parties de l'empire sont soumises à un seul sceptre. C'est ainsi que, pendant le débat de l’arianisme, plusieurs de ces conciles cassent les décrets de ceux de l'Orient favorables à cette doctrine, et rétablissent les évêques déposés par eux et exilés par les empereurs.

À l’occasion de ces conciles de Rome, sur lesquels nous aurons à revenir, en les considérant sous un autre aspect, lorsque nous nous occuperons des progrès de la puissance papale, il y a un fait important à chserver, et que l’on peut regarder comme un des signes les plus

frappants de la faiblesse du pouvoir impérial en Orient : c'est qu'à partir de Constantin cé pouvoir n’a plus de siége déterminé : Rome a cessé d’être la ville des Césars. Les écrivains catholiques, frappés de ce fait, n'ont pas hésité à dire que les empéreurs romains s'étaient retirés devant la majesté du trône de saint Pierre. Si, par celte expression, ils ont voulu dire que les empereurs ont efléctivément, et avec la conscience d’une nécessité qui les pressait, cédé la place à une puissance qui s'élevait et dont l'ascendant les dominait, assurément cette expression est impropre, car, au temps où ce fait s'est passé, il est évident que l'idée qu’on peut aujourd'hui se former d’une puissance, et qu'on s’en formait surtout alors, ne pouvait s'attacher à la position où se trouvaient encore à cette époque les faibles successeurs de saint Pierre: Ge quil y a de certain pourtant, c'est qu’il est impossible de ne pas reconnaitre aujourdhui que cette séparation a concouru providentiellement et d'une manière puissante à hâter le triomphe de la doctrine du Curisr, soit en privant les empereurs de la force et de l'influence morales attachées au nom même de la ville appelée éternelle, de la ville dont le monde était accoutumé

à recevoir ses lois, soit en permettant que cette force, cette influence s’attachassent, graduellement ef en se transformant, à la parole du pontife qui y représentait la loi nouvelle.

Mais bientôt la puissance précaire des empereurs en Occident, et toutes les chances qu’elle pouvait avoir de ressaisir son ancienne position et de s'y affermir, furent pour toujours détruites par un événement qui, jusqu à ce jour, ne nous à guère été présenté que comme une horrible catastrophe, mais dans lequel, pourtant, il nous faut bien encore reconnaitre un fait providentiel, qui a hâté au moins l’accomplissement du progrès nouveau que l'humanité était appelée à faire. Nous voulons parler de l'invasion des barbares. Ces peuples qui entouraient l'empire romain de toutes parts, et qui, dès le vr' siècle, ‘ avaient fait sur son territoire de fréquentes excursions , y débordérent d’une manière irrésistible, au commencement du cinquième; et, dans le cours de ce siècle, couvrirent de leurs établissements le Nord de l'Occident. Nous n’avons point à retracer les faits de celte invasion, il suffira de rappeler qu’à la fin du v° siècle, la Grande- Bretagne, les Gaules, l'Italie, l'Espagne, l'Afrique étaient devenues le domaine des barbares.

Les victoires de Bélisaire et de Narsès, dans le siècle suivant, firent rentrer, il est vrai, une partie des provinces conquises sous l'autorité des empereurs d'Orient. L'Afrique et l'Italie furent dans ce cas; mais ce faible retour à la domination impériale en Occident est ici sans importance. Le provinces d'Afrique allaient bientôt, et pour toujours, sortir de la sphère du christianisme, et quant à l'Italie, à peine venaitelle d’être soustraite au pouvoir des Goths, qu’elle rentra sous le joug des Lombards. Si quelques portions de ce territoire primitif de l'empire échappent à ces nouveaux conquérants, elles n’en subissent pas moins la loi de la dissolution générale, et ne tardent pas à devenir des Etats à peu près indépendants dans les mains des chefs qui continuent à y commander au nom des monarques de Constantinople.

Ainsi fut détruite, par l’invasion des barbares, l’unité matérielle qui, de droit au moins, avait jusque-là existé en Occident; le pouvoir politique qui avait succédé à celui des empereurs s'y trouva morcelé en une foule de dominations incertaines, flottantes, qui pendant longtemps devaient rester sans racines dans la société au milieu de laquelle elles s’étaient établies. Ce

changement, qui, au moment où il se produit, ne se présente que comme un affreux bouleversement, mettait pour toujours l’église chrétienne, c'est-à-dire la société pacifique, à l’abri de l’envahissement dont la puissance unitaire et guerrière des empereurs pouvait la menacer, et permettait au clergé, en le dégageant momentanément de toute influence étrangère, de préparer les éléments de l’ordre nouveau qui devait principalement sortir de son sein et mettre fin à ce chaos.

À dater des premiers temps du v°siècle, les empereurs avaient commencé à concentrer leurs forces et à reployer leur administration sur les provinces qu'ils pouvaient le plus espérer de défendre, laissant aux plus menacées, en les abandonnant, le soin de se préserver contre l'invasion, et de se régler intérieurement comme elles l’entendraient. Par suite de cet abandon successif, qui s’étendit bientôt à tout l'Occident, les évêques, qui se trouvaient déjà en possesion: de la direction des esprits et de la confiance des peuples, et qui depuis longtemps participaient à l'administration municipale, furent naturellement dès lors investis de tous les pouvoirs.

Lorsque les barbares vinrent former des éta-

blissements sur le territoire de l'empire, le clergé était en quelque sorte, par le fait, le dépositaire et le gardien des pays envahis. Cette position, qui avait encore resserré le lien d'affection par lequel les peuples lui étaient unis, faisait de ses chefs les arbitres, les modérateurs naturels de la conquête, et lorsque les vainqueurs songèrent à se fixer définitivement dans les pays dont ils s'étaient emparés, ce fut avec l’Église qu'ils eurent à traiter. LA

La plupart des nations envahissantes professaient, il est vrai, l’arianisme, et il semble que cette circonstance ait dû amoindrir de beaucoup sur elles lé crédit du clergé occidental roman, qui, en presque totalité, était orthodoxe; mais ces peuples, nouvellement convertis au christianisme, n'étaient guère en état d'apprécier l'importance de la division qui, à cet égard, s'était établie entre les chrétiens. Le christianisme élait encore pour eux une simple formule, et l'esprit de cette doctrine leur était à peu près complétement étranger. D'après ce que l’on sait de plusieurs d’entre eux, il est même évident qu’en se rangeant sous la bannière du Curisr, ils avaient cru seulement adopter un Dieu qui leur donnerait plus de puissance à la guerre. Les affections

militaires, les intérêts de la conquête, tenaient d’ailleurs beaucoup trop de place dans leur esprit pour qu'ils pussent songer à employer, d'üne mañière continue, leur activité, leur éner- ‘aie, à faire tfompher tout autre ordre d’affec- tions el d'intérêts. Aussi, si l'on en excepte Îles Vendales d'Afrique, qui firent aux catholiques une guëérre cruelle, ces peuples se montrèrent-ils beaucoup plus tolérants, à l'égard de la doctrine qui leur était imposéé, que leurs habitudes violentes n'auraient pu le faire crêire, beaucoup plus mêmé que ne l'avaient été les ariens civilisés de l'empire, lorsqu'ils avaient disposé du pouvoir. Les Visigoths et les Bourguignons dans lës Gaules, les Lombards en Italie, firent bien éprouver quelques persécutions aux catholiques ; mais ces persécutions ne furent que passagères, et firent bientôt place à la tolérance. Les Ostrogoths, qui avaient précédé les Lombards en Italie, poussèrént même cette tolérance jusqu’au point de permettre aux vaincus de condamner publiquement dans les concilés la croyance des vainqueurs. On se rappelle la lettre qu'écrivait Théodat, un de leurs rois, à l'empereur Justilien, et dont le sens général était que Dieu ayant permis la pluralité des religions, il ne se

croyait point le droit d'entreprendre de soumettre les peuples à une même foi. Ce nest point dans le but, comme on l’a fait jusqu’à présent, d'exalter la sagesse du roi barbare, que nous rappelons cette lettre ; car Dieu ne permet la pluralité des religions que lorsque les hommes n’ont point encore le désir de l'unité et la force de l’établir. Le seul objet de cette citation est de montrer l'indifférence religieuse des peuples qui envahirent l’empire romain.

mdépendamment de cette indifférence qui permettait aux barbares de se rapprocher sans répugnance des évêques orthodoxes et de transiger avec eux, leur position leur faisait encore une nécessité impérieuse ‘de ce rapprochement, de cette transaction, puisque ces évêques seuls connaissaient le pays envahi, ses ressources et ses mœurs, et qu'eux seuls, en communion d'idées, de sentiments et d'intérêts avec la population vaincue, pouvaient la déterminer à se résigner à sa condition, et à accepter le joug de ses nouveaux maîtres. Par suite de cette situation, les évêques, en acquérant des titres à la considération des vainqueurs, en acquéraient nécessairement de nouveaux à l'amour des vaincus, qu'ils protégeaient, autant que de pareilles cir-

constances pouvaient le permettre, contre les violences et les dévastations de la conquête.

La position de l'Église se trouvait alors complétement changée; elle n'était plus, comme sous l’empire, l’humble sujette du pouvoir politique, liée envers lui à l’obéissance, soit par le souvenir de bienfaits reçus, soit bien plus encore par une habitude qui remontait à l’origine même de son existence politique. Dès lors, elle commençait à vivre de sa propre vie, et, en servant d’arbitre entre les peuples et leurs chefs militaires, elle devenait une puissance. Gette position, il est vrai, était bien irrégulière, bien incertaine encore; mais le premier pas était fait ; les autres ne pouvaient manquer de se faire.

Si l’'arianisme avait eu peu d'importance au moment même de la conquête, il pouvait néanmoins, en se perpétuant et s'enracinant, exercer une influence funeste sur le sort de la société chrétienne. Indépendamment de l'effet qne cette doctrine, par sa nature intime, pouvait avoir plus tard sur le règlement social (ce que nous pourrons avoir à examiner en nous plaçant dans un autre ordre d'idées), il est évident pour tout le monde qu'elle avait, au moins, dès lors, le grave inconvénient de rompre l'ünité de la

croyance chrétienne. Aussi les évêques catholiques employèrent-ils tous leurs soins à la détruire. | |

Parmi les peuples barbares qui avaient envahi les Gaules, les Francs, qui s’y étaient établis les derniers, étaient encore idolâtres, et se trouvaient les seuls dans ce cas. Les évêques entreprirent de les convertir, non-seulement pour les rapprocher de la population vaincue, mais encore dans le but d'employer leur puissance contre l’arianisme, qui, depuis longtemps déjà, avait été apporté dans l’est et dans le midi de la Gaule par les Bourguignons et les Visigoths. On sait avec quelle facilité Clovis, favorisé par les évêques catholiques de ces provinces, parvint à mettre fin à la domination des princes ariens qui y régnaient alors, et par conséquent à leur croyance, qui n’y avait point d'autre appui que celui de leur protection. Le même but fut atteint par la même sollicitude, bien que par d’autres moyens, au vi° siècle, en Espagne, et au vu siècle en Italie. Dès lors, l’arianisme se trouva détruit dans l'Occident tout entier, et si l'unité chrétienne n'y fut pas encore constituée politiquement, elle y fut au moins assurée comme doctrine.

Ainsi, par l'invasion des barbares, non-seulement l'Église chrétienne en Occident acquit à l'égard de la puissance mililaire une liberté de fait, qui devait lui servir d'acheminement à l'indépendance politique et régulière dont nous l’avons vue plus tard en possession, mais encore, au milieu de cette tourmente, elle se trouva appelée à passer de la contemplation à l'action, à se mêler aux événements, à pénétrer dans la vie des peuples, à prendre enfin une existence sociale. Tels sont, Messieurs, les faits qu'il importe surtout de remarquer au milieu des désordres de la conquête et de la confusion générale qui en fut la suite, principalement du vi au vur siècle. Toutes nos histoires sont remplies de gémissements sur les pertes que l'humanité, que la civilisation éprouvèrent dans le cours de cette période. Aujourd'hui, il ne peut plus être permis de répéter ces lieux communs : la plainte, à ce sujet, devrait bien plutôt faire place dans nos bouches à l'hymne de grâce. En effet, rien n'a péri alors que ce qui devait périr, rien n'a été négligé que ce qui pouvait l'être sans danger. A l'approche des peuples barbares, nous voyons disparaître, il est vrai, les institutions, les mœurs, les arts, la philosophie, qui formaient

les éléments de la civilisation romaine; mais il ne faut point oublier que cet édifice qui s'écroule est celui du paganisme, ou plutôt, ce qui est bien moins encore, celui de la critique du paganisme : ce qu'il ne faut point oublier surtout, c'est qu'à mesure que cette ruine se consomme, et grâce à la place qu'elle laisse libre, se développent graduellement les institutions, les mœurs, la poésie, et, s’il est permis de s'exprimer ainsi, la philosophie chrétienne, c’est-à-dire enfin l'éiément progressif, le principe de vie qui devaient enfanter les sociétés modernes.

Jetons un moment les yeux sur l'Orient avant le temps qui a précédé son envahissement par le mahométisme ; là, rien ne périt de ce qui fait ici l’objet de nos regrets; la civilisation romaine sy maintient dans presque tout son éclat, et lorsque après plusieurs siècles de séparation les croisades eurent mis de nouveau en présence les deux parties de l’ancien empire romain, l’Occident, s’il ne fut pas touché, fut au moins frappé d’étonnement à la vue des merveilles de la civilisation orientale, tandis que l’Orient, au contraire, parut reculer d’effroi et de dégoût à la vue de la rudesse de l'Occident. Et, cependant, de quel côté était la vie? De quel côté étaient la

force et l’avenir ? La suite l’a montré : nous avons vu ce qu'est devenu l’Orient, et nous voyons ce que nous sommes, nous, fils ingrats de ces temps, de ces institutions que nous nous-plaisons à flétrir aujourd'hui sous les noms de

ténèbres et de barbarie. Un tel rapprochement

peut suffire, il n’a pas besoin de commentaire. Du vi au vin siècle, les rapports de l’Église et' de la hiérarchie avec la société militaire et

ses chefs ne présentent rien de fixe et de régu-

lier : l'Église est à peu près indépendante, au moins quant au règlement de sa discipline intérieure et de son dogme. Mais cette indépendance ne s’appule sur aucune base solide; elle n’est point encore le résultat d’une institution politique, et, à proprement parler, elle n'est due qu'au désordre général et à l'indifférence des chefs militaires. Au virr° siècle, des relations plus suivies, plus intimes, s’établissent entre les deux puissances. Ici commence, pour ainsi dire, une nouvelle série de faits : nous nous en occuperons dans notre prochaine réunion.

Ce retour vers le passé est aride, sans doute. Nous sentons surtout, Messieurs, combien peu d'intérêt 1l doit vous présenter, à vous qui ne pouvez encore clairement comprendre le lien

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qui existe entre cette investigation et ce que nous aurons à vous dire dans la suite. Nous ferons donc tous nos efforts pour en sortir le plus promptement possible. Nous aussi nous avons hâte d’arriver à l'avenir; car c’est l'avenir qui nous occupe, et c'est sur lui surtout que nous voulons porter vos regards.

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