DU POUVOIR SPIRITUEL ET DU POUVOIR TEMPOREL EN OCCIDENT
MESSIEURS
L’invasion des barbares, avons-nous dit, avait eu de grands avantages pour la société chrétienne. Elle l'avait délivrée du danger d'envahissement dont pouvait la menacer la puissance
pe
unitaire des empereurs romains; en remettant
momentanément, entre les mains des chefs de l'Église, les intérêts des pays abandonnés par l'empire, elle avait encore resserré le lien par lequel les peuples leur étaient unis; enfin, en
brisant violemment l'inslüitution romaine, elle avait détruit les obstacles qui auraient pu s’opposer au développement des conséquences sociales de la foi nouvelle. |
Cependant l'état de choses qui suivit la conquête pouvait, en se prolongeant, entrainer de graves inconvénients pour l'Église, et l’empécher de recueillir les avantages que sa position nouvelle semblait lui promettre. Le christianisme n'avait encore d'unité que comme doctrine ; comme corps, comme association, il n’en avait point ; l'Église catholique, sous ce rapport, n'était encore alors qu'une abstraction, car aucune organisation formelle, aucune hiérarchie sénérale, n'établissait de lien régulier et permanent entre ses membres, c'est-à-dire entre les églises provinciales et leurs chefs. Ge dernier progrès ne pouvait se réaliser que par la continuité de relations fréquentes et actives entre les églises; or, la conquête, en détruisant d’abord toute sécurité dans les communications, en morcelant le territoire, et en séparant politiquement les peuples qui l'habitaient, rendait de jour en jour ces relations plus difficiles. Les différentes églises locales se voyaient donc menacées de tomber dans lisolement, de perdre
les traditions de dogme et de discipline, qui
seules établissaient un lien entre elles et consti-
tuaient leur unité ; enfin, à défaut de l'impulsion, de l'excitation, qu'elles avaient jusque-là reçues de leur contact presque journalier, elles étaient exposées à perdre bientôt toute activité.
Vers la fin du vir siècle, la plupart de ses inconvénients commençaient à se faire vivement sentir. Les communications entre les églises
n'avaient plus lieu qu’accidentellement, les con-
ciles étaient devenus fort rares, et si l’on en excepte ceux d'Espagne, qui s’occupaient autant des affaires de l’État que de celles de l'Église!, ces assernblées, soit par leur juridiction, soit par leur objet, ne s’étendaient guère au delà des limites étroites d’une province. L'autorité des métropolitains, la seule qui eût été encore nettement établie dans le sein de l’épiscopat, était presque partout tombée dans l'oubli, et les
évêques particuliers, isolés dans leurs diocèses,
et exerçant sur leurs églises qu'ils gouvernaient un pouvoir presque absolu, montraient une tendance de plus en plus prononcée à localiser leurs affections et leurs vues, à tomber même dans
1 Voir en particulier les Conciles de Tolède,
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 299 l’égoisme. Des diversités importantes s'étaient établies dans l’administration des églises, dans
Je mode de l'élection de leurs chefs, et jusque
dans les pratiques du culte : enfin, comme il est facile de le concevoir dans une pareille situation, le mouvement intellectuel du christianisme s'était prodigieusement ralenti, et, sur plusieurs points même, 1l avait pris évidemment une tendance rétrograde. Mais la formation des grandes dominations temporelles qui prirent naissance dans le vin° siècle vint heureusement arrêter le progrès de ce mal : en facilitant, en provoquant même de nouvelles communications entre les églises, ces établissements politiques leur rendirent le mouvement et la vie qu'elles étaient menacées de perdre. Obligés de passer rapidement sur les faits, nous nous transporterons d’abord au temps de Charlemagne, sous le sceptre duquel la partie la plus importante alors de l'Europe se trouva bientôt rangée. | L'Eglise ne pouvait être tirée de la situation dans laquelle elle se trouvait, et que nous venons de décrire, que par l'emploi de moyens extraordinaires et exceptionnels : une autorité unitaire, européenne, en possession d’une grande puissance matérielle, capable d'apprécier la mission
250 EXPOSITION civilisatrice du christianisme, et animée du désir de voir cette mission s’accomplir, pouvait seule
remplir une pareille tâche. Cette autorité se
trouva personnifiée dans Charlemagne. ‘Pendant toute la durée de ce règne, nous voyons la puissance temporelle reprendre, dans les affaires de l'Église, la suprématie que les empereurs romains avaient autrefois exercée, et qui, comme nous l'avons vu, avait été si funeste à l'Orient. Les lois, les règlements ecclésiastiques se multiplient alors d'une manière prodigieuse, car, d’après l’abandon et lPisolement dans lesquels les églises, les établissements religieux étaient restés pendant si longtemps, et attendu les changements survenus dans la société, tout était à réorganiser, à régler de nouveau dans leur sein. Le nom de Charlemagne est attaché à fous les actes qui sont produits dans ce but, ou plutôt c’est de son- autorité que ces actes émanent directemeut. C'est lui qui convoque les conciles, qui détermine l’objet de leur réunion, qui sanctionne leurs décrets et les fait exécuter. Mais ce n’est pas toujours par l’intermédiaire des conciles que ce prince intervient dans le règlement ecclésiastique : dans les instructions qu'il donne aux
commissaires extraordinaires (missi dominici) qu'il envoie dans les provinces pour veiller au maintien dé l’ordre pnblic, il leur ordonne de visiter les églises, les monastères, et de s'assurer si les clergés régulier et séculier vivent selon la règle propre à chacun d'eux; il leur trace la conduite que les membres de ces clergés doivent suivre dans les débats qui peuvent s'élever entre eux, et se réserve de prononcer souverainement sur ceux de ces débats qüi ne pourraient se terminer dans la forme qu'il prescrit. Au milieu des désordres, des troubles, qui avaient pris place du vi au var siècle, la masse du clergé, dans une grande partie de l’Occident, était tombée dans l'ignorance : l'intelligence des livres sacrés et des écrits des Pères de l'Église s'était obscurcie, et les textes eux-mêmes de ces ouvrages avaient été altérés. Charlemagne fit revoir et corriger ces textes par les hommes les plus capables de son époque, et pour obvier aux inconvénients des interprétations vicieuses que les prêtres ignorants auraient pu en donner, il fit composer pour eux un. recueil d'homélies qu'ils devaient apprendre par cœur et se contenter de réciter au peuple. Enfin, pour arrêter le progrès de l'ignorance et pour en prévenir le
retour, il institua, dans le sein des églises et des monastères, des écoles qui étaient destinées à donner à ceux qui se proposaient d'embrasser la vie ecclésiastique ou monastique l'instruction qu'exigeait cette profession. La règle monastique, qui, au vi siècle, avait été établie par saint Benoît de Nurse, était tombée dans l'oubli; Charlemagne s'eflorça d'y rappeler les religieux; enfin, il parvint à rétablir l’uniformité dans le culte, en obligeant les églises de ses États à adopter le rituel romain. Mais ce n’est! point seulement à réformer des abus locaux, à rétablir l’ordre ancien, à interpréter une législation existante et à l'appliquer aux circonstances de la société que ce prince emploie son autorité; al intervient encore et d’une manière non moins absolue dans les controverses qui prennent alors naissance dans le sein de l’Église et l'occupent tout entière. Le septième concile général tenu dans ce siècle à Nicée, et appelé à prononcer sur la grande querelle qui s'était élevée en Orient au sujet du culte des images , avait décidé que ce culte était conforme à la doctrine le l’Église : cette décision était parvenue en Occident et elle commençait à occuper vivement les esprits :
Charlemagne, sans avoir égard à l'autorité solen-
nelle d’où elle émanait, fit composer un ouvrage
en quatre livres, connu sous le nom de livres Carolins, dans lequel elle était combattue sans ménagement. Enfin, malgré les remontrances du pape, qui avait approuvé les actes du concile oriental, qui y avait pris part par les légats, qui avait entrepris même une réfutation des livres Carolins, il fit condamner formellement le culte des images par le concile particulier tenu à Francfort-sur-le-Mein en 794. Une hérésie nouvelle sur la nature de Jésus-Christ, celle des adop- Liens, s'était élevée dans le nord de l'Espagne, et de là avait bientôt retenti dans tout l'Occident. Une dispute animée s'était engagée entre les Grecs et les Latins au sujet de la procession du Saint-Esprit; ce fut par la sollicitude de Charlemagne que différents conciles furent appelés à examiner ces querelles et parvinrent à y mettre fin'. Pendant tout le règne de ce prince, rien ne se fait dans l'Église sans sa participation, ét presque toujours c'est lui qui prend l'initiative dans les choses qui la concernent.
4. Sur la première, voir en particulier les conciles de Narbonne, 791, de Ratisbonne, 792, de Francfort, 794, et d’Aix-la-Chapelle, 799; et sur la seconde le Concile de Gentilli, près Paris, 767, et celui d’Aix-la-Chapelle, 809,
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Parmi les actes de ce règne qui ont été conservés
jusqu'à nous, et que l'on désigne sous le nom général de capitulaires, quels que soient d’ailleurs leur objet ou leur forme, ceux qui sont relatifs au gouvernement de l'Église, soit qu'ils
prononcent sur sa discipline intérieure, soit
qu'ils règlent ses rapports avec les fidèles, sont beaucoup plus nombreux que ceux qui s'appliquent à quelque autre branche que ce soit de l’'administrauon publique.
Au premier aspect, il semble que l’action de Charlemagne sur l'Eglise ne se distingue en rien de. la suprématie exercée par les empereurs d'Orient; mais si l’on considère de plus près le caractère de ce prince, l'esprit et la tendance qui se manifestent dans ses actes, et la nature enfin des circonstances au milieu desquelles il agit, on reconnait bientôt que cette ressemblance n’est qu'apparente. On sent en effet que bien loin de vouloir maîtriser, subalterniser la puissance de l'Eglise, son but, au contraire, est de l’étendre, de l’exalter, parce qu'il comprend la haute mission qu’elle a à remplir dans le monde, et parce qu’il reconnait particulièrement qu'elle seule peut rapprocher et confondre les peuples si divers soumis à son empire, et déter-
miner ces peuples à vivre sous un gouvernement régulier.
La soumission du clergé envers lui, encore qu elle soit complète, ne ressemble pas davantage à la servilité du clergé d'Orient envers les successeurs de Constantin: c'est un corps qui sent les destinées qui lui sont réservées, et qui s’umit avec empressement et avec amour à la puissance qui peut lui donner ce qui lui manque encore pour les accomplir.
Ce n’était pas, d’ailleurs, à une source étrangère que Charlemagne puisait les inspirations qui dirigedient sa conduite envers l'Eglise, puisque l’on voit, en effet, que tous ses conseillers principaux appartenaient au clergé, et que presque toutes les missions politiques qui parcou= räiëént continuellement son vaste empire, soit pour lui en faire connaître la situation, soit pour y faire exécuter ses lois, étaient présidées par des évêques.
Charlemagne, dans l’histoire, est une figure à part. Dans ses rapports avec l'Eglise, ce n’est point comme prince temporel, comme conquérant, qu'il se présente, mais comme un législateur pacifique et, s’il est permis de s'exprimer ainsi, comme un pape provisoire.
Au surplus, la situation dans laquelle se
trouva l'Eglise après sa mort montre assez combien ce règne lui avaitiéte favorable. Et, d'abord, l'activité intellectuelle! lui avait été rendue: les noms d'Alcuin, de Paul Diacre, de Théodulf, d'Eginhard, et de beaucoup d’autres qui appartiennent à cette époque, attestent suffisammen, le progrès qu'elle avait fait sous ce rapport. De nombreux couvents avaient été fondés ; l'Eglise, en possession déjà de biens considérables, avait reçu encore un immense accroissement de richesses, el son indépendance sous le rapport matériel se trouvait alors complétement assurée par l'établissement définitif d'un impôt qui lui était propre, celui des dimes. Le clergé avait été investi d’une juridiction absolue sur ses membres, ainsi que sur toutes les aïllaires qui le concernaient, et, au moyen du rapport qu'il avait établi entre l’objet de la plupart des transactions civiles et les prescriptions de la loi religieuse, il l'avait étendue aux plus importantes des transactions de cet ordre t.
4. Toutes les contestations s’élevant à la suite de mariages ou de testaments se trouvèrent d’abord dans ce cas, et, par une extension naturelle, presque toutes les transactions civiles subirent bientôt la même loi.
On s'est beaucoup élevé, dans les trois derniers siècles, contre les faits que nous venons de rapporter, comme attestant le développement de l'Eglise, et on a eu raison; car alors l'Eglise avait accompli sa destination: elle ne comprenait rien au progrès qu’elle avait mis la société en état de désirer, et elle n’était plus qu’un obstacle à l’accomplissement de ce progrès. Mais au temps où elle fut mise en possession des avantages dont nous venons de parler, sa situation était bien différente: à cette époque elle était progressive, et elle seule l'était; tout ce qui pouvait alors contribuer à étendre sa puissance était donc une véritable conquête pour la civilisation, pour l'humanité. C’est ainsi que, dans les jugements à porter sur l'Eglise et sur ses institutions, il ne faut jamais oublier qu'il y a dans son histoire deux époques distinctes, l’une qui s'étend depuis son origine jusqu à la fin du quinzième siècle, l’autre qui comprend tout le temps qui s’est écoulé depuis lors jusqu’à nous; et que les mêmes faits, selon qu’on les considère à l’une ou à l’autre de ces époques, changent complétement d'aspect.
Jusqu'à Charlemagne, et pendant toute la durée de ce règne, l'Eglise n'avait point eu de
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place déterminée dans l’ordre social, le clergé n’avait été revêtu d'aucun caractère politique. En contact continuel avec les chefs de la société militaire, admis et appelé dans leurs conseils, il avait exercé sans doute nne grande influence sur la marche des événements, sur la conduite des Etats, ou, pour employer l'expression du temps, sur les affaires temporelles ; mais Jusque-là cette influence n'avait été qu'indirecte: tout ce que l'Eglise avait obtenu, soit pour ellemême, soit pour la société tout entière, elle ne l'avait dû qu'à l’ascendant que ses chefs, par leur supériorité morale, devaient prendre naturellement sur ceux de là société militaire, et non pas à l'exercice d’un droit public qui lui fût reconnu; l'Eglise enfin, hors de son sein, n'avait point encore parlé et commandé en son nom.
Mais, sous les successeurs de Charlemagne, et grâce aux progrès qu'elle avait faits sous ce règne, elle ne tarda pas à ‘prendre une autre attitude. Dans les démêlés de Louis le Débonnaire avec ses fils, et dans la lutte qui s'établit ensuite entre ces derniers, ce n'est plus comme médiateur où comme conseil que le clergé intervient, mais comme autorité; c'est en son nom propre, au nom de la puissance religieuse, que
lui seul représente, qu'il prononce entre les prétentions qui s'élèvent et se combattent." Jusquelà il avait été, volontairement ou non, plus ou moins soumis à la puissance inilitaire ; mainte- nant c’est comme arbitre, comme juge qu'il se présente dans ses rapports avec cette puissance. En 8292, les évêques réunis à Attiëny soumettent Louis le Débonnaire à une confession et à une pénitence publiques, pour les cruautés qu'il avait exercées sur plusieurs membres de sa famille‘. En 833, ceux de Compiègne le déposent, et un an après, Louis ne se croit relevé de cette déchéance qu'après avoir été absous par le concile de Saint-Denis, et avoir obtenu de cette assemblée la permission de reprendre les insignes de la royauté. Le concile tenu en 842, à Aïx-la- Chapelle, dépouille Lothaire des Etats qu’il possédait en France, et les partage entre Louis et Charles le Chauve, ses frères. Or, dans la position nouvelle que le clergé se trouve avoir prise alors, il ne se borne pas seulement à déclarer où se trouve la souveraineté dans les cas où elle vient à être contestée, il détermine encore de
4. Il avait tonsuré et enfermé ses trois jeunes frères, et avait fait crever les yeux à Bernard, roi d'Italie, son neveu, qui en était mort.
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quelle manière la souveraineté elle-même doit
être exercée. Un concile tenu à Paris en 829 prescrit aux rois les devoirs qu'ils ont à remplir ; celui d'Aix-la-Chapelle, en partageant les États
de Lothaire à ses frères, trace à ces derniers la
conduite qu'il doivent tenir dans le gouvernement des peuples qui leur sont soumis; enfin, en 859, les évêques du concile de Savonnières jurent, en présence de Charles le Chauve et de ses neveux, une ligue dont l’objet est Za correction des rois, des grands et des peuples.
Or, les princes, bien loin de s'élever contre le pouvoir que s’attribue l'Église, s'empressent euxmêmes de le reconnaitre, soit en lui soumettant spontanément leurs différends, soit en recherchant sa sanction pour les projets qu'ils méditent. | Ç | L'Église alors touchait au but que nous avons dit précédemment lui avoir été assigné dès l’origine : elle avait pris place dans l’ordre politique ; elle était entrée en partage de la puissance, et dans ce partage la supériorité lui était échue, ce qui devait être, puisqu elle était progressive, qu’elle était appelée à détruire les sentiments, les idées, les intérêts de la société avec laquelle elle pactisait, et qu'elle ne pouvait y parvenir
qu'en exerçant sur elle une magistrature. Mais pour qu'elle pût user convenablement du pouvoir dont elle se trouvait en possession, et il y a plus, pour qu'elle pût même conserver ce pouvoir, un nouveau progrès lui restait à faire: il fallait qu'elle-même s’organisät, se constituât comme société.
Au temps dont nous parlons, au neuvième siècle, l'anarchie régnait encore dans l’Église ; les évêques, depuis longtemps déjà, dominaient tous les autres ordres du clergé; mais aucun lien déterminé et puissant ne les unissait entre eux; aucune autorité suprème, régulière et permanente, ne réglait leur action, ne coordonnait leurs efforts, et ne les faisait converger vers un but commun. À cette époque on reconnaissait bien généralement que le pouvoir spirituel appartenait à l'Église ; mais l’Église ellemême restait indéterminée, et considérée dans son ensemble, elle n’avait point encore, à proprement parler, d'existence. Aussi, dans les débats dont nous avons parlé, voit-on les princes qui s’y trouvent engagés, et qui n'hésitent point d’ailleurs à se reconnaître justiciables de l'Église, opposer les conciles aux conciles, en appeler des évêques au pape et du pape aux évêques.
L'histoire des descendants de Charlemagne pourrait fournir des preuves nombreuses de ce fait. Or, la conduite de ces princes à cet égard né pouvait être autorisée, bien entendu, que par celle que tenait le clergé lui-même, dont les actes n’attestaient que trop souvent le désordre qui régnait dans son sein. C’est ainsi, par exemple, que dans le cours des querelles qui s’étaient élevées entre Louis le Débonnaire et ses fils, le pape Grégoire IV étant venu en France avec des vues que ne partageaient pas les évêques de ce pays, ces prélats lui déclarèrent que s’il était venu pour excommunier, lui-même S'en relournerail eXCoMmmMmunIé.
Cet état de choses, en se prolongeant, n’aurait pu manquer de devenir funeste à l'Église, et de l'empêcher d'accomplir la mission qui lui avait été donnée. Et d’abord, dans cette situation, le pouvoir qui de droit lui avait été reconnu pouvait être facilement annulé de fait par des princes habiles qui auraient su jeter et maintenir la division entre ses membres épars; et lorsque enfin les sociétés militaires auraient été fixées et régularisées, les évêques, se trouvant placés individuellement en présence des chefs de ces sociélés, auraient été bientôt sans force à leur
égard, et se seraient vus, sans doute en peu de temps, réduits à n'être plus que les instruments dociles de leurs passions et de leurs caprices : Supposition qui paraltra suffisamment justifiée, si l’on se rappelle la complaisance que dans le temps même de la plus grande vigueur de l'Église, les ciergés nationaux montrèrent sou-
vent pour les princes temporels. Mais heureuse-
meut alors tout était préparé pour empêcher ce danger de se réaliser. L'Église avait pris la position qu'elle devait prendre. Pour s'y affermir et pour la mettre à profit, dans le but qui lui était marqué, il ne manquait plus dans sôm sein qu'une autorité qui, en quelque sorte, la représentàt, la résuimât tout entière, et qui, lui donnant l'impulsion, réglât tous ses mouvements et les rapportàt à une seule fin. Au premier aspect, il peut paraitre que les conciles généraux élaient naturellement appelés à remplir cette tâche, mais pour peu qu'on y réfléchisse, on ne tarde pas à changer d'avis. En effet, il est évident qu’en l'absence d'une autorité européenne la convocation et la réunion de ces assemblées étaient à peu près impossibles, et que, quand bien même cet obstacle aurait pu étre levé, le mal que nous venons de signaler n'en serait pas
moins resté à peu près dans son entier, puisque dans les intervalles des réunions de ces conciles, intervalles nécessairement fort longs, aucune autorité n'aurait été chargée de faire exécuter leurs décrets. Ce qu'il fallait à l'Église, c'élait donc un chef, et un chef unique et permanent, dont les conciles eux-mêmes reçussent leur mandat et leur sanction. Or ce chef lui était alors clairement désigné dans l’évêque de Rome. |
Dans notre prochaine réunion, messieurs, nous nous occuperons de l'institution de la PAPAUTÉ ; nous épuiserons alors tout ce qui nous reste à dire sur la division des pouvoirs établie au moyen âge, et sur la caractérisation des deux sociétés dont l'existence simultanée a donné lieu à cette division.
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