‹ Œuvres de Saint-Simon & d'Enfantin (volume 2)Chapitre 30 sur 44 · Sozomène · texte numérisé non relu

Sozomène

partient à l’évêque de Rome, a/{endu la dignité

de son siége. Dans tous les conciles importants qui se tiennent en Orient, le Pape, représenté par les légats, obtient toujours la première place ; quant à ceux auxquels il n’assiste pas, il ne reçoit jamais leurs décisions qu'après les avoir examinées et Jugées dans des conciles tenus par lui à Rome; et comme nous l'avons observé déjà, dans un grand nombre de cas, on le voit infirmer et casser les décrets quil soumet à cette révision. Enfin, lui seul se présente comme l'arbitre et le régulateur des débats reliœieux qui s'élèvent en Occident. Au sixième siècle, un évêque d'Orient disait à Justinien qu’il pouvait y avoir plusieurs princes sur la terre, mais qu'il n'y avait qu'un seul pape sur toute l'Église. Et lorsque dans le sixième concile général tenu à Constantinople, le pape Agathon déclare, dans une lettre adressée à cette assemblée, que toute l'Église catholique a toujours embrassé la doctrine de l'Église de Rome, comme étant celle du prince des apôtres, non-seulement les évêques présents admettent cette prétention sans la contester, mais encore ils reconnaissent positivement que tous ceux qui ne sont pas en communion avec l'Eglise romaine sont hors des

voies de l’orthodoxie. Enfin, les empereurs d'Orient, malgré leur désir d'élever Constantinople au-dessus de Rome, n’osent point pourtant disputer la primauté au siége épiscopal de cette dernière ville, et se bornent seulement à réclamer le second rang pour celui de Constantinople. Au huitième siècle, les chefs des peuples barbares qui avaient envahi l'Occident reconnaissent eux-mêmes la suprématie de l’évêque de Rome. Lorsque Pépin eut résolu de s'emparer du trône des Mérovingiens, ce ne fut pas seulement au clergé de ses États qu'il s’adressa pour donner à celte entreprise la sanction religieuse qui devait la légitimer aux yeux des peuples; il rechercha encore l’approbation du Pape, et l’on voit même qu'après avoir obtenu cette approbation, 1l ne crut définitivement affermie sur sa tête la couronne qu'y avait placée l’archevêque de Mayence, qu'après l'avoir reçue une seconde fois des mains du pontife romain luimême.

Les faits que nous venons de citer ne sont pas, à beaucoup près, les seuls de cette nature que l’histoire pourrait nous ofirir; mais ils suffiront, sans doute, pour prouver que dans tous les temps l'évêque de Rome a été

en possession d’une véritable prééminence sur l'Église. | ù

Cependant, au neuvième siècle, cette prééminence, quelque accroissement qu'elle eût reçu, quelque bien établie qu’elle fût dans la conscience du clergé et des peuples, n'était point encore devenue la base d’une hiérarchie régulière et reconnue, et, en admettant pour un moment la distinction subtile, établie à cet égard par les protestants, on pourrait dire quelle était plutôt de rang que d'autorité. Mais, à cette époque, il élait inévitable qu'elle ne prit bientôt ün autre caractère, et on s’expliquera facilément la révolution qui ne tarda pas à s’opérer sous ce rapport, si l’on s'arrête un moment à considérer la situation dans laquelle se trouvait alors l'évêque de Rome.

Et, d'abord, quant à l'importance de son établissement temporel, ce pontife était placé, à l'égard de tous les autres évêques. dans une position tout à fait exceptionnelle. À partir du sixième siècle, et par suite de l’abandon dans lequel les empereurs d'Orient avaient laissé l'Italie, les papes étaient: devenus, par le fait, souverains de la portion la plus importante de ce pays. Les peuples barbares qui, à différentes

époques, l'avaient envahi, n'avaient pu parvenir à s'y fixer: aucun pouvoir politique n'y avait done succédé à celui des empereurs d'Orient ; d'où il était résulté cette différence entre la position de l'évêque de Rome et celle des autres évéques de l'Occident, que, taudis que ces derniers n'avaient éte ‘appelés à s'occuper des intérêts des peuples qu'aux titres de modérateurs de la conquête et de conseillers des conquérants, lui s'était trouvé seul, pour ainsi dire, chargé du soin de gouverner le territoire romain, et de le préserver contre les invasions nouvelles qui pouvaient le menacer. Les donations de Pépin et de Charlemagne, en étendant, en affermissant cette souveraineté des papes, en la rendant directe, d'indirecte qu'elle était, eurent, sans doute, la plus grande et la plus heureuse influence sur les destinées de l'Église, mais elles ne firent pourtant que constater et réculariser un fait déjà existant. Il est bien vrai que ces princes avaient prétendu se réserver un droit de suzeraineté sur les pays dont ils avaient cédé aux papes la souveraineté effective ; et dans la suite, cette suzeraineté parut naturellement attachée au titre d'empereur, qui fut alors rétabli en Occident; mais il ne faut point oublier que c’étaient les

papes qui donnaient la couronne impériale, et, que, malgré la suzeraineté des empereurs, suzeraineté toujours mal définie, toujours contestée par les peuples d'Italie et par les papes, et qui, par cette raison, ne put se maintenir longtemps, le pontife romain, à partir de Charlemagne, fut effectivement souverain de droit à Rome, comme il l'avait été de fait longtemps auparvant.

Sous le rapport soirituel, les évêques de Rome ne se trouvaient pas alors dans une position moins exceptionnelle que sous le rapport temporel. Pendant les désordres occasionnés par la conquête, eux seuls avaient continué à s'occuper des intérêts généraux du christianisme. Les missions qui, au sixième siècle, avaient opéré la conversion de l'Angleterre, et qui, au huitième, avaient commencé celle de la Germanie, avaient été ou provoquées ou organisées par eux; toutes les églises, ainsi fondées par leur sollicitude ou sous leur protection, se trouvaient naturellement dans leur dépendance immédiate. Au temps dont nous parlons, tous les évêques d'Italie reconnaissaient sans contestation leur suprématie, et ce qui restait de l'Église chrétienne en Espagne, après la conquête des Arabes, était dans le même cas. Dans cette situation, les

DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 253 papes n'avaient plus qu un pas à faire pour s'emparer de la souveraineté sur toutes les églises, et c’est ce qui ne tarda point à arriver.

Dans le dixième siècle, de grands progrès furent faits vers ce but. Pour l’atteindre complétement, il ne fallait plus qu'un homme de génie, qui ne pouvait longtemps manquer aux circonstances, et qui, en effet, dans le siècle suivant, se trouva dans la personne de Grégoire VII

À cette époque, sans doute, tout était préparé pour la constitution définitive de l'Église, pour le dernier progrès qui lui restait à faire. Cependant, alors, de graves désordres existaient dans son sein, qui semblaient la menacer d’une ruine prochaine. Un grand nombre de membres du clergé de tous les ordres se trouvaient engagés, soit par le mariage, soit par des liaisons illicites, dans les liens de la famille, dans la sphère étroite des affections domestiques. Par suite de leurs rapports continuels et intimes avec la société militaire, et en l’absence d’une autorité qui leur rappelât sans cesse la mission qu'ils avaient à remplir à l'égard de cette société, beaucoup d’en tre eux en avaient contracté les goûts et les habitudes, et, par exemple, se livraient sans scrupule à la profession des armes. Enfin, dans

presque toute l’Europe, les chefs militaires s'étaient emparés du privilége de conférer les dignités ecclésiastiques, c'est-à-dire de nommer les chefs de la société pacilique. Ce dernier abus était alors parvenu au plus haut degré, et les princes, et l’empereur d'Allemagne partieulièrement, faisaient un honteux trafic de ces dignités.

Grégoire VIE comprit tout le danger de cette situation ; il sentit que, si elle se prolongeaïit, c'en était fait du christianisme, et, en conséquence, 1l employa toutes les forces de son génie, toute la fermeté de son caractère, il fit servir toute la puissance de la loi morale, que lui seul alors représentait dans sa plénitude, pour mettre un terme à ce désordre. Les ellorts qu'il fit dans ce but, les événements qui s'ensuivirent, et entre autres ceux qui se rattachent à là querelle des investitures (c'est-à-dire à celle qui s'éleva entre le pape et les princes temporels au sujet du droit que réclamaient ceux-ci de conférer les dignités ecclésiastiques), tous ces événements, disons-nous, sont beaucoup trop connus, ils ont tenu beaucoup trop de place dans les histoires modernes, dans là polémique critique, pour que nous ayons besoin de nous arrêter à les retra-

cer. Notre rôle ici, par rapport aux entreprises de Grégoire VII, doit done se borner à opposer au jugement qu'en ont porté les protestants et les philosophes, un jugement nouveau. Ce jugement peut être exprimé en peu de mots : Grégoire VII, en obligeant les prêtres à garder le célibat, ne fit que les obliger à sortir du cercle des affections 2ndividuelles pour rentrer dans celui des affections générales. En forçant les princes à se désister du droit de conférer les dignités ecclésiastiques, il ne fit que soustraire la société pacifique et progressive à la domination de la société militaire et rétrograde. On Pa accusé d'avoir ainsi brisé les liens qui seuls pouvaient unir les prêtres à leurs patries respectives et leur donner le caractère de citoyen. Oui, sans doute, il les a brisés ces liens ; mais il faut se souvenir que le christianisme était une religion universelle, qui n'avait de valeur qu’à ce titre, et que Grégoire VII, en obligeant les prêtres à n'avoir d'autre patrie que l’Église, que l'humanité tout entière, ne fit que les rappeler à l'esprit de la loi chrétienne.

Après Grégoire VII, l'Eglise fut définitivement constituée ; dès lors le clergé chrétien, répandu dans toute l'Europe, ne forma plus qu'une

société dont les membres se trouvaient étroitement unis par le lien d’une hiérarchie puissante, et, au moyen de l'influence exercée par l'Eglise sur les laïques, ceux-ci se trouvèrent engagés, jusqu’à un certain point, dans l’association européenne.

Considérée sous le rapport militaire, l'Europe était alors morcelée en une foule de dominations diverses, et livrée à l’anarchie. Sous le rapport spirituel, au contraire, elle présente, après Grégoire VII, le spectacle de l'association la plus vaste qui eût encore existé. Les croisades, qui sauvèrent l'Europe de l'invasion des Arabes, c'est-à-dire de la barbarie, ne tardèrent point à attester la puissance de cette association.

On a beaucoup parlé de la tyrannie des Papes, du pouvoir excessif exercé par eux depuis Grégoire VII jusqu’au quinzième siècle. Ce qu'on leur reproche surtout, c'est d’avoir déposé, excommunié des rois, et d’avoir, par là, provoqué les peuples à la désobéissance. Mais dans quelles occasions firent-ils cet usage de leur autorité ? voilà ce qu'il convient d'examiner de nouveau; el du point de vue où nous pouvons aujourd'hui envisager le christianisme et sa mission, il est inévitable que les faits ne se présentent à nous

DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE Crau

avec un caractère tout différent de celui que le protestantisme et la philosophie leur ont donné jusqu'ici. En effet, nous trouvons que les princes envers lesquels les Papes se sont, portés à ces extrémités sont, par exemple, des empereurs d'Allemagne, qui, comme Henri IV et Henri V, prétendaient s’attribuer le droit de dispenser à leur gré les titres et les dignités de l'Eglise, ou qui, comme Frédéric [®, Othon IV et Frédéric IT, voulaient soumettre l'Italie entière à leur puissance, et placer ainsi les Papes dans leur dépendance absolue. Quant au dernier de ces princes, on trouvera sans doute aujourd'hui la rigueur dont il fut l'objet, suifisamment justifiée, si on se rappelle qu'il avait en outre manqué à un ensagement dont l'exécution alors intéressait le salut général de l'Europe, celui de porter ses armes dans la Terre Sainte, c'est-à-dire, d'aller combattre, au centre même de sa puissance, l'ennemi le plus redoutable de la chrétienté. Nous voyons encore les excommunications des Papes tomber sur des rois qui, comme Lothaire, Philippe [°, Philippe-Auguste, avaient répudié leurs femmes pour épouser leurs maitresses '. Or

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