Le second de ces princes avait fait plus; en répudiant
ceux qui se sont tant élevés contre ces excom-
munications ne paraissent point avoir compris
que, dans ces occasions, il S’agissait de la dignité et de la liberté des femmes; que si la souveraine puissance des Papes n'eût ainsi dès
l'origine réprimé la tendance des chefs militaires,
la polygamie, par leur exemple, serait devenue bientôt peut-être la loi de l'Europe; que la poly-
gamie faisait rentrer les femmes dans l'escla=
vage, et que l'esclavage des femmes, c'est la barbarie. He |
Tels sont en général les cas dans lesquels nous voyons les Papes frapper de leurs censures les princes temporels; tels sont ceux auxquels la critique s'est principalement attachée lorsqu’elle s’est proposé de metlre en évidence le scandale et les dangers de la suprématie papale.
Il ya ici une remarque importante à faire, c'est que pendant tout le temps de la plénitude de l’institution catholique, on ne voit les princes contester aux Papes le droit de les juger, que dans les cas où ils sont personnellement atteints
sa femme, il avait épousé celle du comte d'Anjou, encore vivant.
AN
Lie
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 250 par l'exercice de ce droit, se montrant toujours prêts d'ailleurs à en reconnaître la légitimité, lorsqu'il frappe leurs rivaux et favorise leur ambition. C’est ainsi que la plupart des empereurs d Allemagne, que l’on voit résister avec tant de violence aux excommunications qui les dépossèdent, avaient reçu sans scrupule la couronne qui avait été enlevée par cette voie à leurs prédécesseurs; c'est ainsi encore que l'on voit Philippe-Auguste, qui avait hautement refusé de reconnaitre l'autorité des Papes sur les rois dans le temps où cette autorité l'obligeait à reprendre la femme qu'il avait répudiée, ne pas . hésiter à se faire l’exécuteur de la sentence d’excommunication portée contre Jean sans Terre, et qui, en dépouillant ce prince de ses Etats, lui en transférait à lui-même la propriété.
Une autre remarque, encore qu’elle ait été faite plusieurs fois déjà, doit naturellement se reproduire ici: c'est que les écrivains qui, toutes les fois qu’il s’agit de la suprématie temporelle des Papes, témoignent tant de sollicitude pour les droits des princes, tant de respect pour leur autorité, qui montrent tant d’alarmes pour les dangers que court la fidélité des peuples, sont justement ceux qui, au fond, sont les adversaires les plus
prononcés de la royauté, et les défenseurs les plus zélés du droit d’insurrection *.
Maintenant, messieurs, pour faire comprendre
la lutte qui, jusqu'au quinzième siècle, n'a cessé de régner entre la société militaire et la société religieuse, il nous suffira, sans recourir encore à des considérations qui se lient directement à l'avenir, de signaler et de rapprocher dans leur caractérisation la plus générale, les sentiments, les idées, les actes qui distinguent les deux s0ciétés, pendant tout le temps où élles se trouvent en contact.
L’esclavage, institué primitivement par la so-
ciété militaire, forme encore au moyen âge la base de l'institution temporelle ; l'Eglise, par sa:
doctrine, le condamne formellement; et par son enseignement et par ses actes tend sans cesse à le détruire : au sixième siècle, Grégoire le Grand affranchit les esclaves de ses domaines, et c'est au nom du Christ, et pour accomplir sa loi, qu'il
1. L'insurrection, en fait ou en droit; se produit toutes les fois qu’une religion a accompli sa destination, et sous une forme ou sous une autre, elle constitue l’état général et habituel de la société, jusqu’à l'apparition d’une nouvelle religion, ou, si l’on veut, et ce qui revient au même pour nous, d’une doctrine sociale nouvelle.
LEpréch guet, rod dis ee: de
leur vend la hberté. À partir de cette époque, on voit le clergé recommander sans cesse ces affranchissements comme l'acte le plus méritoire aux yeux de Dieu; les chartes de manuñission qui ont été conservées jusqu’à nous attestent hautement à cet égard l'influence du christianisme et celle de l'Eglise. :
Dans la distribution des avantages sociaux, la NAISSANCE est le seul titre que reconnaisse la société militaire. L'Eglise, dans sa hiérarchie, ne fait aucune acception de ce titre, et se recrute même sans scrupule parmi les esclaves, ne tenant compte ainsi que de la capaciTÉ. La plupart des Papes, jusqu’au quinzième siècle, sont de basse extraction, et c'est des rangs inférieurs de la société que s'élève le plus grand de tous, le véritable fondateur de la papauté, Gréooire VIL". |
Le sentiment de nationalité: est le plus élevé auquel la société militaire puisse atteindre; encore est-il évident que pendant longtemps ce sentiment est beaucoup trop large pour elle, ce qui
1. Voltaire a dit à cette occasion : « L'histoire de l'Eglise est pleine de ces exemples qui encouragent la simple vertu, et qui confondent la vanité humaine. »
269 EXPOSITION est attesté suffisamment par les guerres initéstines qui, sous lé nom de guerres privées, rèmplissent les annales de chaque peuple ét de chaque provincé pendant les premiers siècles du moyen âge. L'Eglise, au contraire, s'élève dès le moment de sa naissance au sentiment de la philanthropie universelle, et tandis que les seigneurs féodaux, dañs le séin d’unëé même nation, réclamefñt; comie le plus important et le plus noble de leéürs priviléges, le droit de vivre continuellement eri guerre, l'Eglise, par ses exhortations et ses censures, ne cesse de travailler à rapprocher les hommes, à les unir, à établir entre les peuples et léurs chefs la paix qu’elle réalise dans son séin.
C'est à la force et au hasard que la société militaire abändonne le soin dé régler les différends et de prononcer dans les cas incertains, ét c’esl cé qué prouve l'usage établi où consacré par elle, dés épreuves él des combats judiciaires. L'Église est en possession d'une loi morale qui lui donne lé moyen d'apprécier la valeur de toutes les actions, d’une législation ou, si l’on veut, d’une science, à l’aide desquelles elle peut les suivre dans leurs transformations diverses, et les rapporter à leurs autéurs ; et dans tous les
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 263 débats qui la concernent, ou qu'elle parvient à attirer à elle, c’est à cette double autorité seulement qu'elle recourt pour distinguer le vrai du
faux, le juste de l’injuste, pour prononcer entre
l'innocent et le coupable.
Enfin, tandis que la société militaire ne conçoit d'autre moyen pour s’agrandir que la violence el la guerre, c'est par des missions pacifiques qui, le plus souvent, coûtent la vie à ceux qui les remplisent, que la société religieuse tend au même but et y parvient.
De ces rapprochements et de beaucoup d’autres de même nature qu'on pourrait établir encore,
il doit ressortir clairement que la lutte entre les
deux sociétés était inévitable, qu'elle tenait à leur diversité essentielle, et qu’elle devait durer tant que cette diversité continuait à se manifester avec quelque vigueur. |
Pour le christianisme, il y allait de la vie s’il recevait la loi de la société militaire : or, si l’on reconnait que le développement de cette doctrine et des faits qu'elle devait produire n’était autre chose que le développement lui-même de la civilisation, bien loin de continuer à accuser l'E glise d’avoircherché sans cesse à étendre sa puissance, de s'être appliquée constamment à la soustraire
à la loi de l'État, on devra bénir au contraire les efforts qu'elle:a faits dans ce but, et reconnaître, comme nous l'avons dit déjà, que la division des pouvoirs, qui a été le résultat de la lutte qu’elle a soutenue, et qui est devenue l’expression régulière de cette lutte, a été la conquête la plus importante que l'humanité ait pu faire dans le cours de l'époque qui vient de finir. Mais on nous demandera sans doute pourquoi l'Eglise chrétienne, étant revêtue du caractère progressif, n’a point envahi la société tout entière; pourquoi elle n’a point imposé sa Loir à l'ordre politique; pourquoi, en d’autres termes, elle n’a pas dirigé tous les intérêts sociaux. Cette question, messieurs, il nous tarde d'y répondre ; car elle nous amène à l’exposition directe de la doctrine d'avenir que nous annonçons. Si le christianisme n’a pas pu parvenir à s'emparer exclusivement de la direction sociale, c'est que son dogme était incomplet ; c'est qu’il n’avait point compris la manière d’être matérielle de l'existence de l'homme, ou ne l'avait comprise, au moins, que pour la frapper d'anathème; voilà pourquoi la société militaire, malgré les vices de son institution, malgré la réprobation qui pesait sur elle, a pu se maintenir en présence
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 265 de l'Eglise, et l’obliger même à reconnaitre sa légitimité ; légitimité qui, à la vérité, n’était pas celle à laquelle elle prétendait, mais qui étail réelle pourtant, et qui, dans Île fait, tenait à ce qu'elle seule pouvait offrir un cadre au déploiement de l’activité matérielle de l’homme.
Dans notre prochaine réunion, nous aurons à examiner de ce point de vue la valeur du dogme catholique. En fixant votre attention sur les imperfections qu'il présente, nous préparerons vos esprits à l'adoption du dogme de l'avenir.