DOGME SAINT - SIMONIEN
Messieurs,
Plus d’une fois déjà nous avons eu occasion d'exprimer devant vous cette idée, que tout état organique des sociétés humaines était la conséquence, la représentation d’une GONCEPTION RE- LIGIEUSE. 51 l’'ORDRE social est successif, c'est que l’homme ne parvient que successivement à connaitre Dieu, et en Dieu le phénomène de sa propre existence, sa destination : de telle sorte qu'à la rigueur on pourrait diré que l’'HOMME EST UN ÊTRE RELIGIEUX QUI SE DÉVE- LOPPE.
Le développement religieux de l'humanité peut être envisagé sous un grand nombre d’aspects. Dans le cours de l’année dernière, lorsque nous avons entrepris de démontrer, contrairement à l’opinion commune, que la marche de la religion avait toujours été ascendante, nous avons fixé votre attention sur plusieurs de ces aspects; aujourd'hui, en nous tenant au point
de vue où nous nous sommes placés dans la séance précédente, nous avons à VOUS en Signaler un nouveau. C'est une observation qui a été faite depuis longtemps déjà, et que l’on entend souvent reproduire, que toutes les religions qui ont précédé le christianisme ont été matérielles, tandis que celle-ci a été essentiellement spirituelle. Cette observation, qui ne se trouve liée chez ceux qui l'ont faite à aucune vue d'avenir, et qui par conséquent est demeurée stérile pour eux, n'en mérite pas moins d être recueillie, car l'insuffisance des données qui lui servent de base, ne prouve que mieux l'évidence du fait qu’elle exprime. Le FÉTIHISME, le POLYTHÉISME et le mo- NOTHÉISME juif, quelle que soit la distance qui sépare ces étais religieux, quelque important que soit le progrès que l’humanité ait fait en passant de l’un à l’autre, progrès que nous avons entrepris déjà de faire apprécier, présentent en effet ce caractère commun, que c’est principalement sous l'aspect matériel, bien qu’à des degrés différents, que l'existence de l'homme el l'existence universelle y sont SENTIES, COnnues et pratiquées. Dans ces trois premières phases de la conception religieuse, c’est toujours d’une
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 285 manière physique, extérieure, que la divinité se manifeste à l'homme, qu’elle lui soit favorable ou contraire, et que l’homme entre en r'Apport avec la Divinité, soit qu’il la supplie, soit qu'il lui rende des actions de grâce. Dans chacune d'elles, les désirs de la Divinité, qu’on nous passe cette expression, se présentent toujours comme ayant un objet matériel, ce qui est assez attesté par la nature des sacrifices, des tributs, des pratiques qui alors constituent le cute. Dans cette première époque, la Lor RE- LIGIEUSE n’est, à proprement parler, que le règlement de l’activité physique; aussi presque toutes ses sanctions sont-elles puisées dans les intérêts qui se rapportent à cette activité. Les états so- Claux qui correspondent à ces trois états religieux en réfléchissent exactement le caractère : le but dominant de l’activité, collective et individuelle, y est matériel, et la force en est le lien principal, le régulateur suprème. Nous ne prétendons pas dire assurément que, dans ce premier àge de l’humanité, l'élément spirituel ait été absolument sans manifestation, sans puissance : non sans doute, car il ne nous serait pas possible, après une pareille abstraction, de concevoir l’existence de l’homme et son activité ;
mais ce que nous constatons el ce que nous voulons seulement faire remarquer ici, c'est que l'aspect matériel de la vis domine alors dans la conception religieuse comme dans l'institution sociale; que l'aspect spirituel lui est subordonné, ou que plutôt alors cet aspect, bien que les faits qui s'y rapportent ne soient pas sans existence, n'est point encore révélé à l’homme d'une manière distincte, n’est point devenu l’objet de ses méditations, ne constitue point encore pour lui enfin un but d'activité, de perfectionnement. Ge serait perdre notre temps, messieurs, que de nous arrêter à faire ressortir, dans les états religieux et sociaux dont nous venons de parler, les traits qui mettent en évidence le caractère matériel que nous leur attribuons, Le FÉTICHISME se présente encore à vos veux sur plusieurs points du globe; le pory- THÉISME grec et romain, qui forme l’un des points de départ des sociétés chrétiennes, vous a transmis les monuments les plus importants de sa théologie, de sa poésie, de ses institutions, de ses entreprises. Le MosAisME, autre élément, autre point de départ de la civisation moderne, vous a légué intégralement sa révélation, sa loi, son histoire, Il peut done vous suffire de regar-
der autour de vous, d’en appeler à vos souvenirs pour vérilier ce que nous avançons, pour retrouver aussitôt dans ces états religieux et sociaux, le caractère dominant que nous leur assignons ; caractère tellement évident d’ailleurs, que presque tous les écrivains qui ont comparé la reli-. gion chrétienne à celles qui l’ont précédée, ont exprimé cette comparaison par l’épithète de matérielles donnée aux RELIGIONS ANCIENNES.
Le cHristTIAnIsME, en effet, du point de vue où nous sommes placés en ce moment, commence et constitue une seconde époque dans la série du développement religieux et social de l’humanité. Par lui un nouvel aspect, de l'existence, l'aspect spirituel, est révélé à l’homme et devient pour lui l’objet dominant de son Amour, de ses méditations, de son activité. Pour le chrétien, l'existence matérielle n’est point inaperçue, et seulement subordonnée par le fait, comme l'existence spirituelle avait été plus ou moins inaperçue, subordonnée par le fétichiste, le polythéiste ou le juif; cette partie de son existence, il la connaît, et c'est sciemment qu'il la répudie. Non-seulement il ne recherche pas les jouissan-. ces matérielles, il les évite; et bien loin d’employer ses forces à repousser les souffrances de
cet ordre, il les recherche comme une source de bénédiction, de satisfaction, comme un moyen, en quelque sorte, de réduire son existence à son expression la plus pure, en la dégageant de tout lien ferrestre, de toute affection corporelle. Pour lui, et autant qu'il peut être donné à l'homme de méconnaître sa propre nature et de s'y soustraire, toutes les espérances, toutes les craintes, toutes les joies, toutes les douleurs sont de l’ordre spirituel. Il veut se perfectionner, mais seulement par l'esprit, car il ne reconnait de divin en lui que l'esprit. C’est surtout par une action intérieure, spirituelle, qu'il conçoit le rapport de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu, et à ses yeux, l’homme le plus religieux, le plus près de Dieu, est celui qui, comme l’ermite ou le stylite, par exemple, oubliant en quelque sorte son corps et le monde sensible qui l'entoure, se reploie en lui-même pour y chercher Dieu, pour le saisir, et qui consume sa vie dans cette vague contemplation, dans ce culte mystique.
Nous avons vu quelles ont été les conséquen- Ces du christianisme, réalisé autant qu’il pouvait l'être, non par des individus, mais par des sociétés, et nous savons maintenant de quoi l’hu-
manité lui est redevable. Avant d’être chrétien, l'homme avait AIMÉ, il avait pensé; mais cette partie de son être, de son activité, était restée, en quelque sorte, ignorée de lui, le crisTra- NISME la lui révéla; il lui apprit à contempler l’amour et à l’AIMER, à contempler la pensée et à la connaître, et en lui donnant dans cette vie nouvelle qu’il lui découvrait un point d’appui, pour se détacher de tendances, d’affections, qui ne formaient plus qu’un obstacle à son progrès, il lui ouvrit en même temps une nouvelle carrière de perfectionnement.
Mais à côté des avantages du christianisme, nous avons vu aussi les inconvénients qui sont résuliés de la vue exclusive qu’il avait introduite. En frappant de sa réprobation l'existence physique de l’homme, il n’avait pas pu pourtant l’'anéantir, en réprimer l’activité; cette partie de l’existence continua donc à se manifester; mais, dépourvue d'une sanctification religieuse directe, ce ne put être que d’une manière désordonnée, et en quelque sorte par la révolte. De Ià deux sociétés, deux pouvoirs; de là cet anfagonisme qui a régné pendant toute la durée organique du christianisme, et qui, comme nous l'avons vu
précédemment, a été représenté dans l’ORDRE
POLITIQUE, par la lutte de l'État et de l'Eglise, et dans chaque iNprvipu, par celle de l'esprit et de la chair. Mais si Le christianisme ne parvint point complétement à comprimer la manière d’être matérielle de l'existence de l'homme (ce qui était la tendance de sa loi, et ce qui serait arrivé s’il eût été possible que cette loi, dans toute sa rigueur, füt appliquée aux sociétés), pourtant, sous le poids de sa réprobation, cette manière d'être n’eut qu’un développement lent et impartait. Le progrès des sociétés chrétiennes, sous le rapport matériel, progrès qu’on ne saurait nier assurément, resta sans proportion avec le progrès spirituel; et le chrétien parfait, le véritable chétien, c’est-à-dire le solitaire ou le moine, ne se perfectionna spirituellement qu’en renonçant d’une manière absolue à son perfectionnement physique, jusqu'au moment enfin où l'humanité, à défaut d’une vue complète de Dieu et de sa destinée en Dieu, se trouva avoir atteint la limite même de son progrès sptrituel, comme par la même raïson, avant le christianisme, elle avait atteint celle de son progrès matériel. Gar l'homme est un, etil ne peut prétendre à tout le perfectionnement dont chacun des aspects de son existence peut étre sus-
ceptible que par le PERFECTIONNEMENT de l’EN- SEMBLE.
Aujourd’hui, messieurs, le progrès à faire dans la conception religieuse, dans l’institution sociale, doit paraître clairement indiqué; il est évident qu'il s’agit de réunir les deux points de vue à chacun desquels l’homme jusqu'ici a été exclusivement placé, de recomposer l’unité qu'il a divisée, ou plutôt, ce qui est plus exact, de comprendre, de saisir dans son ensemble cette UNITÉ qu il n’a AIMÉE, qu'il n’a connue, qu’il n’a pratiquée encore que partiellement, que successivement. Au premier aspect, et en considérant d’une manière superficielle le développement de la religion, on peut être conduit à penser que l'humanité, en embrassant le christianisme, en se pénétrant de plus en plus de ses préceptes, a manifesté sa tendance à se dégager graduellement des affections matérielles, de l’existence physique, pour donner toujours un plus grand développement à ses affections, à son existence spirituelle, et qu’en conséquence, le progrès à faire sur le catholicisme devrait plutôt consister à affaiblir encore dans la conception religieuse, dans l'institution sociale, l’élément matériel, qu’à le sanctionner et à l’exalter. Mais cette consé-
quence, que repousseraient aujourd’hui toutes les sympathies progressives, et qu'aucune puissance de raisonnement ne pourrait parvenir à justifier, se trouve évidemment démentie, par la marche même de l'humanité, lorsqu'on la considère plus attentivement, et d’un point de vue plus élevé. On voit alors, en effet, que cette marche est successive, et que, dans la série des termes qu’elle comprend, l’homme tend sans cesse à se rapprocher de l’UNITÉ. Par suite de cette tendance, nous l’avons vu s'élever de la CONCEPTION des êtres multiples et indépendants du fétichisme et du polythéisme, à celle d’un Dieu unique; par suite de la loi qui lui a été imposée de ne connaître Dieu et le phénomène de sa propre existence que successivement, nous l'avons vu, après avoir Conçu l'UNITÉ, l'envisager ‘d’abord sous l'aspect matériel dans le judaïsme, puis ensuite, sous l’aspect spirituel dans le christianisme. Aujourd’hui, que tous les termes de l’évolution religieuse ont été parcourus, il est évident que l’homme, en vertu de la loi à laquelle il a obéi jusqu'ici, doit s'élever à une cox- CEPTION qui comprendra dans leur ensemble et dans leur combinaison les deux aspects de l'uniITÉ qui lui ont été successivement révélés.
Or, messieurs, il ne faut point oublier que, lorsque nous disons que c'est en vertu des pas qu'ila déjà faits que l'homme doit s'élever à cette conception, c’esi comme si nous disions que c'est en vertu d'un DÉSIR NOUVEAU CONÇU par lui, puisqu’en effet cette loi de développement que nous invoquons n a pu être dévoilée que par ce désir lui-même. Maintenant nous allons vous présenter dans son expression dogmatique la for-. mule dans laquelle, par opposition au passé, et en nous tenant dans les termes de la discussion actuelle, doit se produire la GONGEPTION RELI- GIEUSE nouvelle que nous annonçons.
Dieu est un. Dieu est TOUT GE QUI EST : tout est en lui'. Dieu, l’ÊTRE INFINI, universel, exprimé dans son UNITÉ VIVANTE el active, c'est l’AMoOUR infini, universel, qui se manifeste à nous sous deux aspects principaux, comme
1. La dernière partie de cette formule a été depuis perfectionnée; toutefois nous conservons ici l’ancienne expression, parce qu’elle est un terme du développement du dogme saint-simonien, et parce que le progrès, pour nous, consiste, non pas à détruire, à abolir, mais à développer, à tranformer : Or notre dogme a dû se développer dans le temps; car la pensée humaine est progressive comme la vie, comme le SENTIMENT qui l’inspire. La formule la plus avancée Jusqu'ici du dogme saint-simonien se trouve à la fin du volume, note 1. ;
esprit et comme matière, ou, ce qui n’est que l'expression variée de ce double aspect, comme intelligence et comme force, comme sagesse et. comme beauté. L'homme, représentation finie de l'être infini, est comme lui, dans son UNITÉ active, AMOUR; et dans les modes, dans les aspects de sa manifestation, esprit et matière, intelligence et force, sagesse et beauté. Nous verrons plus tard quelle transformation cette triple expression de l'existence doit recevoir pour l'homme considéré dans son activité sociale. L'esprit et la matière, sur lesquels tant de discussions se sont engagées et se perpétuent encore, ne sont donc point deux entités réelles, deux substances distinctes, mais seulement deux aspects de l'existence, infinie ou finie, deux abstractions principales à l’aide desquelles nous analysons la vie, nous divisons l'unité pour la comprendre.
Nous avons prévu, messieurs, toutes les objections, toutes lés préventions que la formule que nous venons de produire doit soulever en vous. Le cATHOLICISME, comme doctrine vivante, comme. LOI MORALE, est aujourd'hui complétement détruit, mais sa {héologie domine encore les zntelligences à leur insu; et, si cette théologie, dans sa
systématisation complète, ne se trouve plus que rarement dans les esprits, c'est au moins sur ses débris, c’est avec les abstractions, les entités qu'elle a créées, qu'aujourd'hui encore, comme depuis plus de deux siècles, se livrent tous les combats de la philosophie et de la métaphysique. Au moment donc où nous présentons une conception générale entièrement différente, nous devons nous attendre à voir s'élever contre nous toute cette science morte, soit dans sa forme primitive, soit dans les systèmes partiels et contradictoires auxquels sa dispersion a donné lieu. Mais, parmi les préventions que la formule que nous venons d'employer est de nature à provoquer, il en est une que nous pouvons regarder comme certaine, c'est qu'avec cette formule, on aura vu se reproduire un système plusieurs fois tenté déjà, mort aussitôt que né, et dont le nom seul aujourd'hui équivaut à une condamnation, le PANTHÉISME. Quel que soitle sens étymologique de ce mot, nous le repoussons, attendu que son acception, sa valeur réelle, se trouvent déterminées par les systèmes mêmes qui ont donné lieu à sa création, et que nous ne prétendons reproduire aucun de ces systèmes qui tous, sans exception, nous paraissent très-inférieurs au
CATHOLICISME, au delà duquel nous prétendons faire un pas, et le pas le plus important que l'humanité ait fait encore. Au surplus, peut-être pourrions-nous rapporter à celte prévention première toutes les objections qu’il nous est possible de prévoir. C’est ainsi que l’on pourra penser que pour nous, ou Dreu, ou les existences: individuelles, ne sont que des abstractions; qu’en supposant l'unité absolue de l’existence, nous détruisons la liberté de l’homme, et que de ce point de vue, il ne nous estplus possible de concevoir les phénomènes de relation, d'opposition, d'activité, de passivité, de cause et d'effet, sans lesquels pourtant le mouvement et la vie ne sauraient se comprendre dans l'univers ou dans l’homme. Quoi qu’il en soit de ces objections, nous pouvons affirmer que les difficultés que peut présenter notre conception ne sont point autres que celles qui se sont présentées à toutes les conceptions religieuses, à tous les systèmes philosophiques, et que la religion a toujours résolues d’une manière satisfaisante pour la conscience humaine, tandis que la philosophie s’est contentée, en quelque sorte, de les soulever et de les agiter. Ce que nous pouvons affirmer encore, c’est que ces difficultés devront trouver
dans la religion de l’avenir une solution beaucoup plus large, beaucoup plus satisfaisante, que celle que leur ont donnée toutes les religions du passé. Nous ne prétendons pas dire assurément qu'il n’y aura plus de mystère pour l'humanité : non, sans doute; l'homme est un être fini; par conséquent, il est inévitable, quel que soit son développement, qu'il arrive toujours à une limite où le mystère doit commencer pour lui; mais il y aura cette différence entre l'avenir et le passé, que le mystère ne se présentera plus à lui comme une pensée de terreur, etqu à proprement parler il ne portera plus sur ses destinées, quilui seront infailliblement révélées par ses désirs, par ses espérances, mais seulement sur la manière dont ces destinées peuvent s’accomplir dans le sein de Dieu, hors du cercle où lui-même peut en être directement l’agent.
Mais, avant de répondre aux objections que nous venons de prévoir, nous avons à nous prémunir contre une prévention plus générale, qui pourrait se présenter comme une fin de nonrecevoir à la discussion même dans laquelle nous annonçons devoir entrer; nous voulons parler de celle quis’attache aujourd’hui à tous les débats théologiques ou métaphysiques. Ce n'est pas
sans raison assurément que cette prévention s’est élevée; une longue expérience semble avoir prouvé que toutes les discussions de cette nature étaient nécessairement stériles, et ce qu'il faut bien connaitre, au moins, c’est que toutes celles qui se sont produites dans ces derniers temps, et quise continuent encore, ont pleinement justifié ce jugement: ce qui devait être, car toutes ont été plus ou moins étrangères, dans la pensée qui leur a donné naissance ou dans la fin qu'elles se sont proposée, à la destinée sociale de l’homme, Or nous n'hésitons point à dire que tout problème théologique ou métaphysique, qui ne prend pas son point de départ dans une vue sociale ou qui ne s y rattache point, manque d’une base réelle, et que toute solution d’un pareil problème qui n'est pas susceptible d’une application sociale, d’une transformation politique, est nécessairement vaine. Pour nous donc, les questions théologiques, métaphysiques, et les questions sociales, sont identiques, et ne présentent, à. proprement parler, que deux faces différentes sous lesquelles peuvent être envisagés des faits. de même nature. C'est à ce titre que nous repoussons l’analogie que l’on pourrait vouloir établir entre les discussions auxquelles nous allons nous
livrer, et celles qui se passent autour de nous; c'est à ce titre, surtout, que nous réclamons votre attention, qu'autrement nous ne nous croirions point en droit de fixer. Incessamment, nous allons avoir à considérer l’avenir directement sous le rapport politique; mais nous devons auparavant nous en occuper sous le rapport religieux, car il ne faut point oublier que tout ordre politique est, avant tout, un ordre religieux. | |
Au surplus, messieurs, si nous ne nous sommes point trompés sur la valeur de ce que nous avons dit précédemment, peut-être pouvezvous déjà apercevoir quelques-unes des conséquences que notre conception sur la nature de Dreu doit avoir sur les destinées futures de l'humanité ; il en est une surtout qui doit vous frapper.
Dans notre dernière réunion, nous avons dit que dans tous les temps antérieurs au christianisme, l’homme, sous les formes diverses, avait toujours conçu l'univers et sa propre existence comme livrés à l’action de deux forces contraires et co-éternelles, le bien et le mal; que le cxris- TIANISME, en modifiant profondément cette conception primitive, avait pourtant consacré encore
le dualisme, V'antagonisme qu'elle exprimait, par les dogmes de la chute des anges et de celle de l’homme, des élus et des réprouvés, du paradis et de l'enfer; et nous avons montré que, dans la suite, la chair, la matière était de: venue en quelque sorte, pour les chrétiens, la personnification du mal, comme l'esprit celle du bien. Or il est évident que, si l'on doit reconnaître aujourd'hui que la chair, que la matière, n’est comme l'esprit, qu'un des aspects, une des manifestations de l’ÉTRE INFINI, de la substance universelle, on doit reconnaitre aussi que ce dualisme disparaît, et avec lui l'anfagonisme qui s'est perpétué jusqu'ici.
Le temps est venu où l’homme doit comprendre que toutes les parties de son existence, comme celles de l'existence universelle, sont harmoniques ; que toutes sont également appelées au progrès, qu’en se développant matériellement, il n’accomplit pas moins une ŒUVRE RELI- GIEUSE, il ne Se rapproche pas moins de Dreu qu’en se développant spirituellement ; que ces deux progrès aujourd'hui sont inséparables :
que l’un ne peut s'opérer que dans la proportion de l'autre, et que l'un et l'autre, dans leur ensemble, dans leur combinaison, ne sont que
l'expression du progrès de l’amour par lequel l'homme tend sans cesse à se rapprocher de Dreu, de l'amour infini.
La conception qui réhabilite la matière, en la faisant rentrer en Dieu lui-même, ne met pas seulement l’homme en possession d’une existence que le christianisme lui avait déniée, elle agrandit encore le champ de son Amour et de son intelligence : de son amour puisqu'elle ne lui laisse plus rien à redouter, à hair; de son intelligence, puisqu'en l'appelant à connaîire Dreu, elle l'appelle à Tour connaître. :
Le mal, comme existence positive, ne saurait plus désormais se concevoir. Ce que l’homme jusqu'ici a regardé comme constituant l'empire du mal, comprend, à chaque phase de son développement, ce qui a excédé ses SYMPATHIES, ce qui a échappé aux prévisions de son zntelligence, ce qui, en menaçant sa vie ou son repos, a surpassé ses forces. Or, à mesure qu'il s'est développé, la sphère des objets qu'il a armés, des faits qu'il a compris, et qu'il a soumis à son pouvoir, s’est constamment agrandie, et à mesure aussi l'empire du mal s’est rétréci pour lui; ce qui est assez attesté par la décroissance que n’a cessé de subir l'importance de la conception du
mal dans les étais religieux qui Se sont succédé jusqu’à ce jour, depuis le moment où le culte des puissances ennemies se montre dominant, jusqu’à celui où ce culte, dans le christianisme, est définitivement renversé. Si l’homme aujourd'hui ne peut encore tout EMBRASSER par son AMOUR, tout comprendre par sa science, tout soumettre à son pouvoir, il sent qu'il est appelé à AIMER, à savoir, à pouvoir de plus en plus. De ce pointde vue, ce qu'il a regardé jusqu'ici comme formant le domaine du mal, ne doit plus se présenter à [ui que comme la carrière ouverte à son progrès, que comme la distance qui sépare le point où il est parvenu de celui qu’il doit atteindre. ;
L'homme n'a point à lutter dans ce monde contre une puissance ennemie ; il n'arrive poiné non plus à la vie sous le poids d’une iniquité qu’il doive expier par la douleur; l’homme enfin n’est point déchu; il a été créé perfectible en recevantle désir immense du progrès et la faculté indéfinie de l'accomplir; et depuis le jour où, selon la tradition, il a acquis /a science du bien et du mal (jour de sa chute, nous dit-on, mais que nous ne saurions concevoir aujourd'hui que comme celui de son premier progrès), il n’a
cessé de suivre l'impulsion de Sa VOCATION DIVINE. Sa vie sur la terre n’est donc point, comme l’on a dit, une vallée de misère, un femps d’exil et d’expiation, mais un des termes de la carrière illimitée de progrès, de gloire et de bonheur qui lui a été ouverte. Si nous n’avons rien à maudire en regardant en arrière, nous n’avons rien non plus à regretter; car, comme l’a dit Saint-Simon, J'âge d’or, qu’une aveugle tradilion a placé jusqu'ici dans le passé, est devant nous.