‹ Œuvres de Saint-Simon & d'Enfantin (volume 2)Chapitre 35 sur 44 · RELIGION, SCIENCE, INDUSTRIE · texte numérisé non relu

RELIGION, SCIENCE, INDUSTRIE

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Messieurs,

Après avoir établi dogmatiquement, au commencement de cette exposition, que tout état organique des sociétés était toujours la consé-

quence, la représentation d’une conception religieuse, nous avons entrepris de justifier cette proposition par l'examen des faits du passé. Faisant particulièrement un retour sur la dernière époque organique, celle qui comprend le moyen âge, nous avons montré que sa Supériorité sur les époques antérieures, ainsi que les imperfections que l’on pouvait lui reconnaitre aujourd hui, dérivaient d’une même source, et n'étaient que le reflet de la supériorité et des imperfections de son dogme religieux. Examinant attentivement les lacunes qu'elle a laissées dans la vie individuelle ou dans l’ordre social, nous nous sommes attachés à en signaler l’étendue, à montrer leur conformité avec la nature du dogme chrétien, afin de préparer ainsi l'intelligence du dogme nouveau, et de faire pressentir le progrès qu’il doit présenter. Ce dogme, enfin, nous l’avons produit dans une formule que nous avons jugée la plus propre à faire ressortir le caractère qui le sépare du dogme qui l’a précédé. Aujourd’hui nous allons quitter le terrain de la religion pour nous placer sur celui de la politique, c’est-à-dire que nous allons entreprendre de montrer quelle doit être l’APPLIcA- TION SOCIALE de la CONCEPTION RELIGIEUSE que

nous avons exposée, quelle est la transformation qu’elle doit subir de ce point de vue.

Et cependant, à peine avons-nous fait les premiers pas sur le terrain que nous quittons, des questions de la plus haute importance, que fous n'avons pas même encore posées devant vous, naissent en foule de celles qui nous ont occupés et que nous avons résolues. Notre intention, en sortant de la sphère à laquelle elles appartiennent plus particulièrement, dans les termes, au moins, où elles peuvent se présenter à vos esprits, n’est point de les éluder, de les passer sous silence, mais au contraire de les introduire d’une manière plus précise, de leur donner une base plus large, plus solide, de préparer plus sûrement et de réunir en plus grand nombre les éléments de leur solution. La RELI- GION ef la POLITIQUE, avons-nous dit plusieurs fois déjà, ne sont. pour l’homme que deux faces d’un même fait, l’unité de son existence; ce qui dans toute sa rigueur est vrai, surtout pour la religion et la politique de l'avenir. Les questions religieuses et les questions politiques doivent donc s’éclairer, se préciser les unes par les autres. C’est dans le but de montrer la relation du dogme nouveau avec la destinée sociale de

324 | EXPOSITION l'homme, et d'en faire apercevoir ainsi la portée et comprendre la nécessité, que nous allons nous occuper de l'institution politique de l’avenir. Les considérations nouvelles auxquelles nous allons nous livrer nous ramèneront naturellement à celles dont nous paraissons nous éloigner en ce moment, et désormais ce sera en passant alternativement des unes aux autres, que nous continuerons l’exposition commencée, encore que celles qui se rattachent à la politique, envisagée dans ses généralités, devront nous occuper plus spécialement.

Et d’abord nous nous attacherons à déterminer la nature et l'étendue du terrain sur lequel nous allons nous placer.

Aujourd’hui, dans les sociétés européennes plus avancées, on ne comprend guère sous le titre de politique que la détermination théorique, ou bien encore la pratique de quelques formes gouvernementales, dont l’action est généralement considérée comme devant se réduire à un résultat à peu près négatif, celui d'empêcher les attentats violents envers les personnes ou les propriétés. Le grand objet avoué de la science politique moderne est de trouver les combinaïisons les plus propres à resserrer dans cette li-

mite l’action des gouvernements. Il semble même, en observant la marche que cette science a suivie, que le dernier terme de perfection que conçoivent les hommes qui la cultivent, sans qu'ils paraissent espérer pourtant que ce terme puisse être jamais atteint, serail celui où tout pouvoir public serait anéanti. Un économiste de nos jours compare Îles gouvernements à un ulcère : il ne croit pas possible, il est vrai, que le corps social, qui est affecté de cette plaie, puisse jamais parvenir complétement à s’en guérir, Mais 1l pense qu'on peut la réduire, et qu’on doit s'y appliquer sans cesse. Celle vue, sans être toujours exprimée dans des termes aussi nets, forme pourtant aujourd’hui la base de.

toutes les théories politiques qui sont en possession de la faveur populaire. Celle que nous adoptons est entièrement différente. Pour nous, Île SYSTÈME POLITIQUE embrasse l’ORDRE SOCIAL tout entier : 1l comprend la détermination du Bur d'activité de la société, celle des efforts nécessaires pour l’atteindre; la prReCTION à donner à ces efforts, soit dans leur division, soit dans leur combinaison; le RÉGLEMENT de tous les actes collectifs ou individuels : celui enfin de toutes les RELATIONS des hommes entre eux, de-

396 EXPOSITION puis les plus générales jusqu'aux plus particu-

lières. Bien loin donc d'admettre que l’on doive se proposer de réduire toujours de plus en plus l'action directrice, dans le sein des sociétés, nous pensons qu’elle doit s'étendre à tout, et qu'elle doit être toujours présente; car, pour nous, toute soctéré véritable est une HIÉRARCHIE. Nous croyons que plus la HIÉRARCHIE SOCIALE est complète, que plus elle est puissante, et plus aussi alors il y a société; que là où 1l n’y a pas de hiérarchie, il n’y a pas de société, mais seulement une agrégation d'individus, qui, dans cette situation, ne peuvent parvenir à maintenir quelque ordre dans leurs rapports que grâce aux traditions d’une ancienne hiérarchie, aux habitudes contractées sous son empire. Si nous considérons enfin la marche que les sociétés humaines onf suivie jusqu'à Ce Jour, nous voyons que L'ORDRE HIÉRARCHIQUE qu'elles présentent (encore que dans la suite des temps il ait changé

de base) est toujours devenu plus éfendu, et plus précis, plus intime, et que ce progrès a été l'expression et la condition de tous les autres. Cette manière d'envisager la société, sa constitution politique, est trop éloignée de lopinion généralement répandue aujourd'hui, elle est en

opposition trop directe avec les sentiments de ceux que nous voudrions surtout amener à nous, car ceux-là forment l'immense majorité, pour que nous n'entreprenions pas de la justifier, même dans les termes généraux et abstraits où nous venons de l’énoncer.

Nous avons souvent répété que l'humanité avait jusqu'ici passé alternativement par deux natures d'ÉPoques, les unes organiques, les autres critiques. Cette distinction, si importante toutes les fois qu’il s’agit d'en appeler au passé, d'y rattacher l'avenir, nous donnera le moyen, comme elle l'a fait déjà dans plus d'une occasion, de faire comprendre notre pensée.

Aux époques organiques, une CONCEPTION religieuse RÉvÈLE à l'humanité une DESTINATION dont l’accomplissement devient l’objet de ses désirs les plus ardents. Les hommes qui AIMENT le plus cette destination, qui sont LES PLUS ca- PABLES d'y conduire leurs semblables, deviennent naturellement les cners de la société : pour prendre cette position, il leur suffit de parler ou d'agir, et dès lors toutes les voix, tous les efforts viennent peu à peu s'unir sympathiquement à leurs voix, à leurs efforts. Chacun vient alors prendre rang après eux, dans l’ordre de son

AMOUR pour la DESTINATION COMMUNE, de sa capACITÉ pour l’atteindre, et c'est ainsi, quelles que soient les vicissitudes qui accompagnent les transformations sociales, et qui sont de nature à obscurcir ce fait, que se constituent à la fois la SOCIÉTÉ et la HIÉRARCHIE. À ces époques, l’autorité et l’obéissance sont également nobles, ÉGALEMENT SAINTES, Car toutes deux se présentent comme l'accomplissement d'un devoir religieux. L’une-et l’autre sont faciles, car l'amour est le LIEN principal qui unir le supérieur à l'inférieur. La volonté du premier ne saurait être oppressive, Car ilest de sa nature, dès qu’elle se révèle, de déterminer des volontés harmoniques; la soumission du second ne saurait être contrainte ou servile, puisque ce qu'il fait est ce qu'il aime, et ce que lui a appris à aimer celui auquel il obéit. Mais tous ces états organiques du passé ont été provisoires; le temps est venu pour chacun d'eux où la conception religieuse qui l’avait déterminé s’est trouvée épuisée, et où la destination qu'elle avait révélée s'est trouvée atteinte, autant qu’elle pouvait l'être. La société alors devient sans objet et la hiérarchie sans base, sans justification; et soit que les dépositaires du pouvoir persistent à vou-

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