LE SAVANT
Dans notre dernière séance nous nous sommes arrêtés à considérer la nature de la faculté d’où nous avions dit précédemment que dérivait la fonction sociale du prêtre, et nous avons déterminé, autant que nous pouvions le faire sans avoir parcouru encore en son entier le champ de la politique, en quoi devait consister cette fonction. Il nous reste maintenant à considérer séparément chacun des deux grands ordres de travaux que le PRÈTRE est appelé à diriger et à LIER, la science et l’industrie. Nous nous occuperons d’abord de la science.
Vous n'aurez point oublié, Messieurs, que nous avons momentanément quitté le terrain des questions religieuses et métaphysiques, sur lequel nous nous sommes longtemps arrêlés, pour passer sur celui de la politique. Vous ne devez donc pas vous attendre à ce que nous considérions les sciences, ou quant à leur principe encyclopédique, où quant à la méthode qu'elles
doivent employer dans leurs investigations, les deux seuls aspects sous lesquels on a coutume de les envisager en dehors de nous, dans les occasions fort rares, et qui le deviennent tous les jours de plus en plus, où elles fixent l'attention des penseurs. L'école de Saint-Simon, depuis longtemps déjà, a traité, dans divers écrits, la question encyclopédique ; dans le cours de l’exposition que nous avons faite devant vous l’année dernière, nous nous sommes longuement occupés de la méthode; nous pourrons avoir à revenir sur ces deux aspects importants de la science, et principalement sur le premier; mais nous la considérons aujourd’hui sous un aspect nouveau et plus général, celui de la mission qu'elle est appelée à remplir par rapport à la destination de l’homme, de l'institution politique à laquelle elle doit donner lieu. | Lorsque, dans nos séances précédentes, nous avons caractérisé d’une manière générale les trois grands ordres de travaux dans lesquels doit se diviser l’activité sociale, nous avons dit que la science avait pour objet, en découvrant successivement à l’homme les lois qui régissent les phénomènes de sa propre existence et celles du monde extérieur, de lui faire connaï-
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 359 tre Dieu d’une manière toujours de plus en plus éfendue et précise : du point de vue où nous sommes maintenant placés et où nous avons à envisager dans leurs rapports, dans leur liaison, les diverses parties de l’activité humaine, nous ajoutons que l’objet de cette connaissance est de donner à l’homme les /umières qui lui sont nécessaires pour marcher vers le but que l’AMOUR lui découvre, pour régler, pour diriger les actes par lesquels il peut l’atteindre.
En présence d'une génération qui, en haine de sentiments arriérés, avait condamné la faculté même du SENTIMENT, nous avons dû d’abord nous attacher à réhabiliter cette facullé méconnue, à montrer sa supériorité sur toutes les autres, et insister particulièrement sur la subalternité de la facülté rationnelle ou scientifique que le préjugé général prétendait lui superposer. Mais aujourd’hui que cette tâche est remplie, que nous avons rendu au SENTIMENT la place qui lui appartient, nous avons à montrer l'importance, l’indispensabilité de la science, dans le rang secondaire que nous lui avons assigné.
Grâce à Saint-Simon, qui nous a révélé l’unité humaine, qui nous a fait connaître les ma-
nifestations diverses de cette unité, nous n'avons à condamner aucune des facultés de l’homme ; nous sommes appelés seulement à les mieux apprécier et à leur concevoir un nouvel emploi. Grâce à cette révélation, nous n'en sommes point réduits, comme tant d'hommes aujourd’hui, à l'alternative, où bien en présence d'une science desséchée, fractionnée, sans relation évidente avec la destinée de l'humanité, de répudier le raisonnement, ou bien en présence d’une sentimentalité vague, et qui le plus souvent ne se manifeste que par des désordres, de répudier le sentiment; Car nous connaissons la valeur du sentiment et du raisonnement, et nous savons que les causes des désordres et de la stérilité de l’un et de l’autre sont passagères. Et si nous disons que, sans le sentiment, la science n'aurait point d'existence, nous reconnaissons aussi que, sans la science, le sentiment ne produirait que des mouvements désordonnés, convulsifs, douloureux. Et c’est sans doute sur les exemples de la séparation du sentiment et du raisonnement, exemples que l'on peut trouver en grand nombre à toutes les époques critiques, que se fonde principalement aujourd’hui l'opinion qui regarde le sentiment comme ne pouvant être qu'une source d'erreurs.
Nous avons dit que l’objet socraL de la scrence était de donner à l'homme les Zumières qui lui étaient nécessaires pour marcher au but que l'amour lui assignait. Les chefs de l'humanité, ceux qui ont sans cesse devant les yeux sa destination et qui ont la mission de l'y conduire, doivent donc pourvoir, d'une part, à ce que les découvertes scientifiques se multiplient de plus en plus, et, d'autre part, à ce qu'elles se répandent le plus rapidement possible. On voit, par cette double considération, que le travail scientifique se divise en deux branches principales : le perfectionnement des théories, et l’enseignement des théories. |
Nous avons maintenant à considérer à quelles conditions ce travail peut s’accomplir dans chacune des divisions qu il comprend.
Le règlement social établi aujourd'hui présente bien encore une sorte de prévision pour l'enseignement des théories scientifiques ; nous aurons à montrer combien cette prévision est incomplète, combien sa base est vicicuse, mais au moins, sous ce rapport, la société n’est point complétement laissée au dépourvu. Il n'en est point de même en ce qui regarde le travail de perfectionnement de c2s théories, et l’on cher-
cherait vainement une institution qui se présentât à cet égard avec le caractère d’une véritable prévoyance sociale. Ce qu’il y a de remarquable ici, c'est que cette partie si importante de l’activité humaine n’est pas moins oubliée dans les spéculations qui s’attachent à signaler les vices du règlement politique actuel et prétendent en indiquer un meilleur. Dans l’ordre établi, comme dans les conceptions qu’on lui oppose, le proœrès de la science est abandonné aux efforts individuels, et il ne faut pas s’en étonner, puisque la morale elle-même n’est pas l’objet d’une prévoyance plus directe, d’une plus vive sollieitude. Get aspect du travail scientifique, étant celui dont on s’est le moins occupé, fixera d’abord notre attention.
À toutes les époques où se sont exécutés el accumulés de grands travaux dans les sciences, deux condftions principales, très -différentes, mais que nous rapprochons ici parce qu'elles peuvent également faire sentir le désordre actuel et mettre sur la voie de l’ordre à établir, se sont trouvées remplies : d’une part, l'existence matérielle des hommes qui se vouaient à ces travaux était préalablement assurée, et de l’autre, ces hommes se trouvaient en contact, lra-
vaillaient en commun et hférarchiquement. Ces deux conditions ont été remplies, autant qu'elles ont pu l'être jusqu'ici, pour l’antiquité, dans l’institution des castes sacerdotales; pour le moyen âge, dans celle du clergé catholique, institutions qui ont renfermé, aux époques où elles ont été en vigueur, tout ce qui alors existait de savants, Il ne saurait être question sans doute de rétablir ces corporations; c’est à bon droit qu'elles ont été brisées et qu'on s’applaudit de leur chute; mais il ne faut point oublier qu'elles n'ont point été remplacées, et qu’elles doivent l'être, c’est-à-dire que les travaux d'élaboration scientifique doivent avoir une organisation nouvelle.
Il semble généralement convenu aujourd'hui que le soin du perfectionnement de la science | doit être abandonné aux efforis individuels, aux suggestions de l'ambition personnelle ; et si l’on venait à demander comment les travaux de cet ordre doivent être rétribués, les économistes répondraient, au besoin, que leur valeur, comme celle de tous les autres produits possibles, ne saurait être déterminée que par le prix qu'ils sont susceplibles d'obtenir sur le marché, par un libre débat entre le pro-
ducteur et le consommateur, le vendeur et l'acheteur.
Ces idées ont eu une grande utilité lorqu’il s’est agi de renverser une corporation scientifique qui était devenue znsuffisante et vicieuse ; mais il est évident qu'au delà de cette destruction, qui se trouve aujourd'hui bien suffisamment opérée, elles n'ont plus de valeur, et que, considérées par rapport à l’avenir comme par rapport à tout état organique des sociétés, elles sont absolument fausses.
Et d’abord, avant d'examiner si le travail de perfectionnement des sciences peut être convenablement exécuté par des individus isolés, voyons si ce travail est de nature à pouvoir être rétribué, comme on le prétend, de la même manière que l’est communément aujourd’hui celui de l’industrie.
Que si l’on assimilait les travaux de perfectionnement dans la science aux travaux de perfectionnement dans l’industrie, l’analogie, assurément, serait admissible ;. mais il n’en est point ainsi, et les travaux industriels auxquels on les compare dans ce cas sont ceux qui ont pour objet de multiplier des produits déjà connus, par des procédés également connus. Or ici la simili-
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 365 tude que l’on prétend établir ne saurait évidemment exister. |
Les travaux industriels dont il s’agit, quel que soit le désordre auquel ils sont livrés, désordre que nous allons avoir prochainement à signaler, ont au moins cela de particulier, que chaque effort conduit d’une manière certaine, prévue, calculée, au résultat proposé; que la somme de travail exigée pour chaque produit peut être exactement appréciée, et qu’enfin, jusqu’à un certain point, il est possible de prévoir la valeur qui lui sera assignée sur le marché, par le rapport de l'offre à la demande; d’où il résulte que chaque travailleur, dans cette direction, peut prétendre, par une simple transaction individuelle, à obtenir les avances qui lui sont nécessaires pour produire; mais il est évident qu’aucune de ces conditions ne peut se trouver dans le travail de perfectionnement scientifique.
Ici le résultat proposé n’est pas toujours certain ; une grande partie des efforts dirigés dans le but de l’atteindre peuvent se trouver perdus ou rester inappréciables, après même que le résultat a été obtenu. Une suite d'observations sur un ordre particulier de phénomènes, quelques
découvertes partielles dans une direction spéciale, peuvent avoir occupé la vie de plusieurs hommes, et cependant ces observations, ces découvertes, au moment où elles sont produites, peuvent n'être point susceptibles d’être utilisées; elles peuvent n'être qu’un acheminement, un premier pas très-éloigné, très-indirect, vers le fait scientifique qui aura cette valeur échangeable ; enfin un travail scientifique définitif, c’està-dire, en bornant comme il convient l’acception de ce mot, un travail capable, dans la forme où il est produit, de déterminer un changement immédiat dans le champ de la théorie et de l’application, n'étant à la portée, à la convenance que d’un très-petit nombre d'individus, ne saurait être lui-même susceptible de rendre, par la voie ordinaire des échanges industriels, les avances qui ont été nécessaires pour le produire; dans tous les cas, on doit reconnaître l’impossibilité pour les auteurs d’un pareil travail, de se procurer ces avances, attendu que les bases des transactions de cette nature qui se font dans l’industrie, savoir la certitude du produit et la possibilité de prévoir sa valeur, manquent ici absolument. | Que l’on examine le mode particulier du tra-
vail scientifique de PERFECTIONNEMENT, Soit dans la division, soit dans la combinaison des efforts qu’il comporte, depuis ceux, par exemple, du savant qui s'occupe de déterminer la conformation ou les fonctions organiques d'une plante ou d’un insecte, qui étudie une spécialité de l’anatomie ou de la physiologie, qui recueille des observations particulières sur les phénomènes du mouvement, sur les propriétés de la lumière ou de la chaleur, etc., etc., et dont la capacité, quant à la contemplation rationnelle du monde extérieur, n’est point susceptible de s’étendre utilement au delà de ce cercle, jusqu’à ceux du savant qui, considérant dans son ensemble l’ordre phénoménal ou l’une des grandes divisions qu'il embrasse, tente de s'élever à quelque vue générale capable d’en lier, d'en coordonner les parties, et l’on pourra facilement se convaincre de la vérité des propositions qui précèdent. On verra que, dans ce travail, le résultat ne peut jamais être certain ou prévu avec précision; que le temps, les efforts, le concours des individus nécessaires pour y arriver, ne sauraient être calculés ; que le travail est susceptible de se produire sous plusieurs formes et à divers degrés, avant d'arriver à un état où il puisse être immé-
diatement utilisé; que, même parvenu à ce terme, il ne peut sortir de l'atelier scientifique qu'après avoir subi une préparation que ses auleurs ne peuvent lui donner, et que par toutes ces raisons, enfin, il ne saurait être susceptible, à aucun des termes de son élaboralion, de devenir une marchandise et payé comme tel.
Après la chute de la corporation scientifique du moyen äâge, ou plutôt, après que cette COrporation fut arrivée au point où elle devait se refuser à travailler au perfectionnement des sciences, et où cette tâche se trouva dévolue aux laïques, abandonnée aux efforts individuels, plusieurs circonstances vinrent momentanément tenir lieu, pour les hommes qui se vouaient à ce travail, des ressources matérielles qui restaient en grande partie à la disposition de l'Église. Et d'abord, si le clergé, comme corps, resta en dehors du mouvement qui se prononçait, plusieurs de ses membres pourtant S'y associèrent avec ardeur. Parmi les laïques, ceux qui furent appelés à y prendre part, ou plutôt à le déterminer, appartenaient en partie à la classe riche, et pouvaient, par conséquent, s’y dévouer tout entiers ; la nouvelle impulsion donnée à la science se liait intimément, ou plutôt se confondait absolument
avec le développement des idées philosophiques qui alors agitaient et dominaient tous les esprits; le plus vif intérêt s’attacha donc, dans toutes les sommités sociales de l’ordre temporel, aux travaux des savants, et bientôt un patronage imposant s'organisa dans toute l’Europe en faveur de ces travaux : un grand nombre d'hommes riches ou puissants se firent savants, ou protecteurs des savants. C’est à l’aide de toutes ces circonstances qu'après que les ressources matérielles dont le clergé était en possession furent enlevées, en très-grande partie au moins, au travail scientifique, ce travail put, pendant quel que temps, se continuer avec éclat 1,
Mais ces circonstances n'existent plus : par suite des révolutions politiques qui sont survenues, le nombre des fortunes particulières, indépendantes du travail, a considérablement diminué ; les idées philosophiques, à la faveur des-
1. Déjà on avait vu se produire des circonstances toutes semblables au début de la première époque critique, lorsque les sciences, pour faire un nouveau progrès, durent sortir des temples paiens où elles avaient été exclusivement cultivées jusque-là, et être abandonnées à des efforts individuels. Alors aussi on vit un patronage puissant se former en faveur de ces efforts; et la protection accordée par Alexandre aux travaux d’Aristote, par exemple, est un fait présent à la mémoire de tout le monde.
quelles les sciences, en sortant du sanctuaire chrétien, avaient trouvé de nombreux et puis-
sants protecteurs, ont perdu leur crédit, et en
France, par exemple, où l’action de ces deux causes se fait le plus vivement sentir, les savants se trouvent exactement, sous le rapport qui nous occupe, dans la position où les idées critiques prétendent qu’ils doivent être, c’est-à-dire que, dépourvus de toute dotation sociale, de toute protection individuelle, de tout patronage, ils en sont réduits à n’attendre d’autre prix matériel de leurs travaux que celui que le commerce de a librairie peut leur offrir.
Cette situation des savants en France est assez évidente pour qu'il soit utile d'en apporter des preuves. On ne nous objectera pas sans doute l’existence des académies, puisque ces corps, dont le cadre est beaucoup trop étroit d'abord pour comprendre tous les savants, ne sont destinés à recevoir dans leur sein que des
hommes qui ont dû s'élever, grandir, avant d'y.
ntrer, et sans compter sur les mesquines ressources qu'ils y trouvent, lorsqu'une fois ils y sont admis. Mais qu’arrive-t-il par suite du dé-
laissement auquel sont condamnés les savants ?
une tendance qui, de jour en jour, devient plus