DIALOGUE
Plusieurs conversations avaient eu lieu entre un artiste, un savant et un industriel, sur des questions de haute importance : ils se plaignaient réciproquement de leur position sociale, et se consullaient sur les moyens de l'améliorer. Ils convinrent d'une dernière réunion pour résumer tout ce qui avait fait l'objet des discussions précédentes et arriver, s'il était possible, à quelque résultat positif. Ils se rassemblèrent, et voici quelle fut Icur conversation :
L'ARTISTE
Aucun de nous, Messieurs, n'est content de sa position. Eh bien! il est en notre pouvoir de
la changer ; nous n'avons, pour y parvenir, qu'à donner une direction nouvelle à nos travaux, et qu'à changer la nature des rapports qui jusqu'ici ont existé entre nous.
La plainte, dans la bouche du faible, qui n’a ni l'espoir ni le moyen de remédier aux inconvénients de sa situation, est un droit naturel et une sorte de consolation; mais dans la bouche du fort, qui se lamente lorsqu'il ne tiendrait qu'à lui de faire disparaitre la cause du malaise physique ou moral qu'il peut éprouver, la plainte n’est qu'un ridicule.
Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, Messieurs, que toute la force de la société réside en nous ; que toute la vigueur dont peut disposer le Gouvernement, il la tient de nous; que nous sommes , en un mot, le soutien, la vie du corps social? En concevriez-vous l'existence, si nos travaux venaient à l'abandonner? Qui pourrait satislaire aux besoins de l’homme, ou lui procurer les jouissances qui sont aussi des besoins pour lui, si les arts, l’industrie, les sciences, venaient tout à coup à disparaitre? Est-ce aux gouvernants, qui ne sont ni des artistes, ni des savants, ni des industriels, et qui regarderaient comme bien au-dessous de leur dignité
d'être placés au nombre des producteurs, est-ce aux gouvernants que le père de famille irait alors demander du pain, des vêtements, un abri pour ses enfants; le laboureur, des instruments -pour la culture, ou des conseils pour la prospérité de ses moissons; le riche, des tableaux, des statues, capables de charmer à la fois son œil el sa pensée; des chants sublimes, faits pour plaire à son oreille et à son âme? Dans cette détresse générale, que pourraient accorder les gouvernants aux prières publiques, que pourraient-ils donner à la société? Des ordonnances, la seule chose au monde qu'ils soient aptes à produire ; et encore leur serait-il impossible d’en faire si les arts, les sciences et l’industrie, sur lesquels elles portent toujours, venaient à refuser à la société le fruit de leurs combinaisons, le secours de leurs travaux et de leurs veilles.
À Dieu ne plaise cependant que je regarde les gouvernants comme inutiles! Chargés de donner à la société la forme réglementaire, 1ls lui rendront des services très-importants et très-réels, du moment où, voyant la haute administration des affaires publiques confiée aux capacités positives, ils seront amenés à ne regarder leurs fonctions que comme secondaires, et à recon-
naitre qu'il doit y avoir entre eux et les hommes de l’industrie, des sciences et des beaux-arts, la même distance que celle qui existe, dans les colléges, entre les surveillants et les professeurs. À Dieu ne plaise, pareillement, que je refuse aux gouvernants des intentions louables! Ils se font illusion; ils sont dans une erreur complète : voilà toute leur faute. Ils ne comprennent pas l’époque où ils vivent; ils ne pensent pas assez que, de nos jours, la considération ne peut s'attacher qu'aux homines de talent, qu'aux hommes utiles ; ils veulent jouir de la première importance, de la première considération, tandis qu'ils ne sont, en effet, que des hommes médiocres, puisqu'ils n'ont point mérité par leurs travaux d'être rangés parmi les savants, les industriels ou les artistes #.
La société européenne n’est plus composée d'enfants qui aient besoin, dans leur intérêt même, d'être dirigés par une surveillance forte
1. Nous entendons par artiste le poëte dans toute l'étendue de ce mot; le mot artiste, dans ce dialogue, comme dans tout l’ouvrage, signifie done komme à imagination, et il embrasse à la fois les travaux du peintre, du musicien, du poëte, du littérateur, ete.; en un mot, fout ce qui a pour objet La sensation,
L'ARTISTE, LE SAVANT ET L'INDUSTRIEL 203 et active; elle est composée d'hommes dont l'éducation est faite, el qui ne demandent plus que de l'instruction. La politique ne doit plus ètre autre chose que la science de procurer à la masse la plus grande somme possible de biens matériels et de Jouissances morales. Les œouvernants, quoique dominés par d'anciens préjugés, et soumis à l'empire des illusions, n’en rendent pas moins hommage par leur conduite sénérale à la force des opinions; ils commencent à montrer, sinon par leurs actes, du moins par la forme dont ils les entourent, qu'ils ne se dissimulent pas qu'ils ont affaire à des hommes aisonnables, qui ne veulent pas vivre pour être sœouvernés, mais qui consentent à être gouvernés pour mieux vivre. [ls favorisent, je le sais (autant qu'ils le peuvent dans lélat actuel des choses), les arts, les sciences et l'industrie; mais pourquoi ces trois grandes capacités, qui peuvent marcher d'elles-mêmes, et sans lesquelles rien ne pourrait marcher, ont-elles besoin qu'on les favorise? Ceux qui les possèdent ne pourraient-ils pas dire aux gouvernants :
« Qu'y a-t-il de commun entre vous et nous?
D'où vient que nous Sommes à voire merci? À qui la nation doit-elle son bien étre? Qui sou-
tient le trône, de vous ou de nous? C’est de notre sein, c’est du fond de nos cabinets d'études, de nos ateliers, de nos fabriques, el non du fond de vos bureaux et de vos salles à manger, que sort tout ce qui peut être utile à la société. Sommes-nous parvenus à concevoir un projet d'une utilité générale, il fant que nous vous sollicitions de le prendre en considération. Parvenons-nous à vous le faire adopter, c’est nous qui, sous votre bon plaisir, l’exécutons. Puisque vous nous êtes inférieurs en capacité de surveillance et de police, qui de jour en jour doit devenir plus subalterne, d’où vient que vous voulez nous réduire au rôle d'instruments passifs, nous sans qui il vous serait impossible d'opérer la moindre action? Votre fierté n'est-elle pas aussi déplacée, aussi ridicule que le serait celle du cocher, qui, énorguellli de l'élévation de son siége, se croirait au-dessus de son maitre, quile paye et qui nourit ses chevaux? »
Je suppose que l’un de nous tint ce discours à un gouvernant; la réponse de celui-ci serait bien simple : « Je n’ai qu’un mot à vous dire, répondrait-1l, vous êtes divisés et nous sommes unis ».
Ce réproche, Messieurs, serait fondé. L'union,
L'ARTISTE, LE SAVANT ET L'INDUSTRIEL 907 qui est la vertu et la sauve-garde des faibles, est aussi un des devoirs de la force. Bien loin que la concorde règne entre nous, il y a, au contraire, entre les savants, les industriels et les artistes, une sorte d'hostilité permanente. Je ne prétends pas que les torts soient d’un seul côté : ils sont réciproques.
Le savant, porté par la nature de ses travaux et de son talent à n’estimer que les démonstrations rigoureuses et les résultats positifs, considère l'artiste comme un homme exalté: il ne croit ni à l'artiste ni à la puissance des beauxarts; 1l ne songe pas assez que les raisonnements ne font que convaincre, tandis que les sensations persuadent et entraînent. |
L'industriel, en général, ne rend pas non plus à l'artiste toute la justice qu’il mérite : il s’en forme une idée fausse; il regarde comme léger le talent du littérateur, du poëte, du peintre, du musicien, il les regarde eux-mêmes comme des hommes sans tenue et sans consistance. Froids calculateurs par l'habitude d'opérations matérielles et productives, les industriels considèrent avec une sorte de dépréciation des travaux intellectuels qui ne donnent point de faits pour résultats; quelques-uns, qui ne sont point restés
268 ŒUVRES DE SAINT-SIMON inaccessibles aux inspiralions féodales, el qu oublient trop souvent leur origine plébéienne et les longs travaux, source honorable de leurs richesses, ouvrent de préférence leurs brillants salons à des personnages qu'un grand nom ou qu'une grande fortune ont dispensés d'être utiles, et craindraient de traiter d'égal à égal des hommes qui savent se passer, en général, de cette espèce de considération que donnent les titres et les dignités; tous enfin regardent la supériorité de leur position sociale sur celle des artistes comme évidente et incontestable. Quant à nous (je l’avouerai avec la même franchise), peut-être sommes-nous encore plus exclusifs et plus injustes : le monde idéal que nous habilons souvent nous porte quelquefois à jeter sur ce monde terrestre un œil de compassion et de mépris; l'imagination, qui nous procure les plus douces jouissances et les consolations les plus pures, nous semble la seule des facultés humaines qui soit digne d’estime et de louange ; nous n'attachons pas une bien grande valeur aux travaux des savants, dont nous méconnaissons l'importance; nous faisons peu de cas de leur commerce, qui ne fournit pas assez d’aliment à nos seusalions, leur esprit nous parait lourd,
leurs travaux sont à nos yeux purement matériels. À plus forte raison déprécions-nous ceux de l’industrie, et l'opinion défavorable que plusieurs de nous conçoivent d'une classe d’hommes si honorables, si nécessaires, s'accroît encore par la conviction où nous sommes que les industriels sont exclusivement dominés par la passion de l’argent, passion éminemment terrestre, en horreur aux poëtes, aux peintres, aux musiciens, pour qui l’argent n'a ni dignité ni valeur, et qui, de temps immémorial, n'ont jamais excellé qu’à le dépenser.
Vous voyez que j'ai franchement fait notre part à tous, et que je parle en homme qui ne cache rien, parce qu’il veut que tout soit oublié. Changeons désormais de route et d’allure ; au lieu de fixer réciproquement notre attention sur nos défauts, attachons-nous à faire mutuellement valoir nos qualités. Pénétrons-nous bien de cette grande idée, que le bien-être de la société dépend uniquement des trois grandes capacités dont nous représentons ici l’ensemble. Noublions pas que nous contribuons tous à ce bien-être pour une portion à peu près égale ; que sans l’une des trois classes dont nous faisons partie, le corps social serait en état de souffrance et dans un
imminent danger ; que privé tout à coup des sciences et des arts et de l'industrie, il tomberait frappé de mort subite.
Ayons donc la conscience de notre valeur mutuelle, et nous aurons la dignité qui convient à notre position. Combinons nos forces, et la médiocrité, qui triomphe de notre désunion, aura honte d’elle-même de sa faiblesse, et viendra prendre place au-dessous de nous, et se melire à l'ombre de notre pacifique puissance etde notre triple couronne.
Unissons-nous, et, pour parvenir au même but, nous avons chacun une tâche différente à remplir.
C'estnous, artistes, qui vous servirons d’avantgarde; la puissance des arts est en effet la plus immédiate et la plus rapide. Nous avons des armes de toute espèce : quand nous voulons répandre des idées neuves parmi les hommes, nous les inscrivons sur le marbre ou sur la toile ; nous les popularisons par la poésie et le chant ; nous employons tour à tour la lyre ou le galoubet, l’ode ou la chanson, l’histoire ou le roman ; la scène dramatique nous est ouverte, et c'estlà surtout que nous exerçons une influence électrique et victorieuse. Nous nous adressons
à l'imagination et aux sentiments de l'homme ; nous devons donc exercer toujours l’action la plus vive et la plus décisive; et si aujourd'hui notre rôle parait nul ou au moins très-secondaire, c’est qu'il manquait aux arts ce qui est essentiel à leur énergie et à leurs succès, une impulsion commune et une idée générale.
Chez les peuples de l'antiquité, auxquels les sentiments de fraternité universelle furent en tièrement inconnus, et qui poussèrent au plus haut point l'égoisme national, les arts ont joué un grand rôle politique, ils ont exercé une action importante : ils ont eu du patriotisme.
Plus tard, quand une croyance nouvelle répandit parmi les ‘hommes les principes d'une morale humaine, conciliante et éclairée ; quand se formèrent les grandes associations politiques ; quand l’industrie commença à naitre et à s’étendre à mesufe que l'esclavage s'anéantissait par la salutaire influence de dogmes vraiment divins, les arts ont encore puissamment servi le mouvement général des esprits : il ont eu de la re- Higion.
Maintenant que la grande œuvre du christias nisme s’accomplit; que la fraternité règne entre les hommes et les nations; que de grandes er“
212 ŒUVRES DE SAINT-SIMON reurs ont été pour Jamais détruites ; que la société devient de plus en plus positive, il faut que les arts prennent définitivement l'attitude qu'ils ont eu tendance à prendre depuis un siècle environ, il faut qu'ils aient du sens commun.
Tel est, en effet, le caractère du temps où nous vivons. [Il a fallu que l'espèce humaine, en Europe, passät par de terribles crises, avant d'arriver à une époque de maturité et de raison, avant de voir ses différentes facultés parvenues toutes à un tel développement, et maintenues dans un tel équilibre, que l’une ne dominât pas à l'exclusion des autres, mais que toutes pussent être dirigées de concert vers un but d'amélioration générale et complète.
Sans doute l'imagination aura longtemps encore un grand empire sur les hommes; mais son règne exclusif est passé; et si l’homme est aussi ‘avide que jamais des jouissances que les beaux-arts procurent, il exige que sa raison trouve aussi son compte dans ces jouissances : ainsi les arts risqueraient de perdre pour toujours leur importance, et, loin de diriger la marche de la civilisation, ils ne seraient plus rangés parmi les besoins de la société, s'ils s’obstinaient à suivre une direction où ils n’ont plus
rien à exploiter, celle de l'imagination sans objet, de l'imagination rétrograde. Mais au contraire s'ils secondent le mouvement général de l’esprit humain, s'ils veulent aussi servir la cause commune, contribuer à l'accroissement du bienêtre général, produire sur l'homme des sensations fructueuses, telles qu'il convient à son intelligence développée d’en ressentir, et propager, à l’aide de ces sensations, des idées généreuses qui soient actuelles, aussitôt ils verront s'ouvrir devant eux un avenir immense de gloire et de succès ; ils pourront reconquérir toute leur énergie, et s'élever au plus haut point de dignité qu'ils puissent atteindre : car la force de l'imagination est incalculable, quand elle s’élance dans une direction de bien public.
Chaque siècle a eu son genre d'idées généreuses. Tantôt ce fut le fanatisme national, tantôt le fanatisme religienx. L'idée le plus longtemps et le plus généralement réputée généreuse fut celle du mépris de la vie, comme d’un bien sans valeur, Sans imporlance, au prix de je ne sais quelle fiction poétique, appelée gloire militaire. Cette idée, purement d'imagination, vous la retrouvez chez les nations barbares comme chez les nations civilisées, et jusqu'ici elle a dominé
les beaux-arts. Aujourd’hui que l’homme sent tout le prix de la vie (ce qui est un privilége de la raison et de l’âge mür), il n'y a rien de plus généreux au monde que l'utile emploi de notre existence; il y a aujourd'hui de la noblesse et de la vertu à penser qu'on doit contribuer, pour sa part, au bien-être de la société ; que la vie est bonne à conserver, parce qu'on peut vivre avec dignité pour soi-même el avec fruit pour Îles autres ; qu on a sur cette terre d’autres devoirs à remplir que d'aller mourir pour un ambitieux, ‘pour un conquérant, et qu’on ne doit faire le sacrifice volontaire de ses jours, que si le mainlien de la paix générale, que si la justice et l'humanité l’exigent. L'imagination trouve là sa part aussi bien que la raison. Les idées pacifiques sont donc aujourd'hui essentiellement généreuses : -si les idées guerrières se sont un instant réveillées, c’est à la vue d’un peuple illustre par son origine et par ses malheurs, peuple que l’on croyait disparu de la face du monde, perdu dans le naufrage des temps, et qui s’est retrouvé tout-à-coup avec ses vertus antiques et les vertus nouvelles ; peuple quise soulève contre une absurde tyrannie, qui semble lutter contre toute la barbarie des siècles passés, et qui n’a
L'ARTISTE, LE SAVANT ET L'INDUSTRIEL 5 saisi les armés qüe parce qu’il veut aussi prendre part à la vie libre, paisible, industrielle des nations. Voilà ce qu'a senti la société européenne ; voilà pourquoi elle soutient cette guerre de ses espérances et de sés vœux; voilà pourquoi ce peuple d'opprimés a trouvé des âmes nobles pour le soutenir, des poëtes.pour le chanier, des peintres qui Consacreront sa résistance héroïque et ses défaites victorieuses.
On ne saurait trop le répéter, les idées généreuses de l'époque présente, ce sont les idées pacifiques. Ces idées ont aussi leur exaltation ; et cette exaltation leur est nécessaire pour leur donner le caractèré de l'élévation et de la noblesse, Sans doute elles dominent aujourd’hui la société, mais elles [ui donnent un aspect pâle et peu poétique, parce que les beaux-arts ne s’en sont point emparés avec vigueur, parce que la société elle-même n'a point su encore s'organiser et s'entendre, pour les pousser en avant le plus possible, et pour en faire sa vie, son action. On verra ce résultat s’opérer, quand l’égoisme, ce fruit bâtard de la civilisation, aura été refoulé jusque dans ses derniers retranchements ; quand la littérature et les beaux-arts se seront mis à la iête du mouvement, et auront enfin passionné
pour son bien-être la société, que jusqu'ici on a tant de fois passionnée pour son malheur et pour sa ruine. Quel plus riche avenir, quel tableau plus propre à enflammer l'imagination et à étendre les sentiments que celui de l’epèce humaine pour jamais unie par la fraternité des jouissances et du travail, cette morale pratique de tous les temps! quelle plus belle destinée pour les arts, que d'exercer sur la société une puissance positive, un véritable sacerdoce, et de s’élancer en avant de toutes les facultés intellectuelles, à l'époque de leur grand développement !
Voilà le devoir des artistes, voilà leur mission. Celle des savants n’est ni moins honorable uni moins grave. Ce sont les savants, suivant l’heureuse définition d'un des hommes les plus considérables de l’époque actuelle', qui démontrent l'utilité pratique du savoir, qui accroïssent la puissance de l’homme sur le monde
1. Humphry Davy, président de la Société royale de Londres (Voyez le récit de l'Assemblée tenue à Londres pour l'érection d'un monument en l'honneur de James Walt, ®% cahier de la Revue européenne, article de M. Ch. Dupin. Voyez aussi le Globe du 30 octobre 1824). Nous donnerons ailleurs
notre opinion sur les discours prononcés dans celte assemblée.
exlérieur, qui multiplient et répandent le bien-être et les jouissances de la vie humaine. C’est à eux de détruire entièrement l'empire que les connaissances vagues pourraient exercer encore, de seconder par de solides démonstrations les conceptions des arts et les combinaisons de l'industrie, d'assurer par les grands résultats de leurs travaux et par leur action puissante, le triomphe de l'intelligence, du génie et de la force morale, sur la force animale et sur la supériorité numérique. Ils doivent faire tous leurs efforts pour amener dans leurs mains et dans celles des artistes l'instruction publique, qui ne peut prospérer que sous leur double influence et sous leur direction immédiate. Alors, en effet, l’éducalion concourra non moins que l'instruction à produire une génération d'hommes qui aient à la fois et la morale et les connaissances de leur temps, qui soient pleins de franchise, de dignité, et aussi éloignés de l'hypocrisie et de la servilité que de l'ignorance.
Les industriels, qui sont la force physique du corps social, et qui deviendront force morale quand ils le voudront, doivent bien se pénétrer de l’idée de leur importance, des devoirs qu’elle leur impose, et s’efforcer de répandre des sen-
timents dans toute la classe des producteurs. C’est surtout aux banquiers, qui sont les fondés dé pouvoir de tous les industriels, que cette mission est réservée ; c'est à eux à propager, parmi toutes les classes de travailleurs, l'opinion ferme que l’organisation la plus avantageuse pour là société serait celle qui confierait la gestion des intérêts généraux aux producteurs les plus capables, dans la direction industrielle comme dans la direction morale et scientifique. |
De tout temps, ce sont les hommes sortis des dérnières classes de la société qui se sont distingués dans les arts, dans les sciences ét dans l'industrie; mais l'histoire ancienne et une grande partie de l’histoire moderne n'offrent que les fastes de l'aristocratie de naissance, et ne sont, par conséquent, qu’un long récit de batailles. Maintenant que les nations sont entrées enfin dans leur ère pacifique, l'histoire des sciences, de l’industrie et des arts, c’est-à-dire l'histoire du peuple, a décidément commencé.