LE SAVANT
Vous venez d'exprimer des idées auxquelles on ne peut refuser, il me semble, ni le mérite
de la netteté, ni celui d’une tendance marquée vers le bien public; mais j'ai à vous faire quelques observations. Il me semble d’abord que, dans le système dont vous proposez l'adoption, tout le monde trouvera son compte, excepté les artistes. Je vois bien en quoi lé nouvel ordre de choses serait favorable à l’industrie et à la science: mais il me semble qu'il serait funeste aux beauxarts, et que, sur ce point, vous vous faites illusion. Je conçois très-bien que le jour où l’administration des intérêts publics sortirait des mains des non producteurs de toute espèce, pour entirer dans celles des savants, des artistes, des cultivateurs, des fabricants, des banquiers, etc., il en résullerait évidemment de grands avantages pour le progrès des sciences exactes, des arts industriels, et pour l'utilité de ceux qui les cultivent. Mais je conçois aussi qu'un résultat tout contraire serait inévitable pour les artistes, quoiqu'ils dussent participer par des délégués à l'administration des affaires publiques. Les beaux-arts procurent de nobles et de vives jouissances à ceux dont l'intelligence a été développée par l'éducation; mais ils ont besoin, pour se trouver en activité et pour fournir une carrière brillante, qu’il existe dans la société une classe
d'hommes riches et désœuvrés. Le despotisme même leur est favorable, si le despote est susceptible de sensations délicates. En un mot, j'ai toujours cru que le régime le plus convenable aux arts, le plus propice à leur développement et à leur succès, était celui d'une monarchie absolue, entourée d'une noblesse opulente, d’une aristocratie oisive et somptueuse.
L'ARTISTE
Il me serait facile de répondre à cette objection, qui est l'effet d'un préjugé très-répandu, auquel vous-même vous payez tribut, malgré la rectitude de votre esprit. Les riches désœuvrés, dites-vous, et le despotisme, voilà les protecteurs-nés des beaux-arts. Ouvrons, pour vous . répondre, le grand livre de la science et de l’expérience : consultons l’histoire.
Chez les Egyptiens, peuple commerçant et industriel, les arts ont opéré des prodiges, que le temps a, en grande pariie, détruits, mais dont il reste encore des traces gigantesques.
En Perse, et dans les vastes contrées de l'Orient dévouées de tout temps au despotisme,
il y eut des grands rois, des satrapes, mais peu de peintres, de sculpteurs et de poëtes.
En Grèce, les arts ont brillé partout où l’industrie a été florissante, partout où un cruel esclavage n’a point pesé sur la masse.
À Athènes, qui fut de toutes les républiques grecques celle où un plus grand nombre d'hommes participaient à la Liberté, et qui avait un port fréquenté par le commerce le plus actif, les arts ont pris un essor remarquable, et ils se sont élevés à un plus haut degré de splendeur que chez aucun autre peuple de l'antiquité.
À Sparte, où quelques citoyens /ibres, tou- Jours sous les armes, vivaient en sauvages, ne produisant rien, et opprimant de la manière la plus affreuse une population désarmée, les arts furent continuellement dans un état de barbarie ; et un musicien fut banni du territoire de Lacédémone parce quil avait ajouté une corde à la lyre.
Rome ne commença à cultiver les arts que lorsqu'elle eut étendu ses rapports par la conquête, et arraché à Carthage l'empire du commerce et celui des mers. Sous le despotisme hideux de ses empereurs, on vit leur flambeau s'éteindre.
Le peuple de Rome, oisif et lâche, ne demandait alors que des plaisirs féroces, des combats d'animaux et de gladiateurs. Le goût du sang était descendu du maitre aux esclaves: et l’imagination dépravée, abrutie, n’était plus susceptible des paisibles jouissances des arts.
Pendant une grande partie du moyen âge, rien ne troubla leur long sommeil; ni les invasions, ni les massacres, ni les incendies, ne purent réveiller leur génie. Ce triomphe était réservé à la renaissance de l’industrie et de Ïa paix. Ils furent ranimés, au xv° siècle, par la protection des Médicis, qui se livraient à un négoce étendu, Florence, qui fut le second berceau des arts, était une ville de fabriques et de commerce ; c'est à l’industrie que nous sommes redevables de ces magnifiques tableaux où respire tout le génie de la peinture, et où se concentre l’admiration de tous les peuples.
La première école de peinture, dans le nord de l’Europe, l’école flamande, devenue si célëbre, a été fondée à Anvers, celle des villes européennes qui, proportionnellement à sa po= pulation, faisait les plus importantes entreprises industrielles.
Voyez avec quelle lenteur les arls se sont dé-
veloppés en France, où la masse a été si longtemps victime d’un régime oppressif et immoral! Voyez quel essor ils ont pris depuis un demisiècle! Le nombre des productions en ce genre, depuis cette époque peu éloignée, surpasse tout ce que les siècles passés, réunis, avaient vu naître. L'oisiveté et le despolisme, voilà, selon vous, les deux grands soutiens des arts. Allez donc les admirer à Constantinople, à Madrid, à Alger ! Le despote d'Asie susceptible de sensations délicates, les satisfait dans son harem:; il lui faut des sorbets et des femmes; l’imagination n'entre pour rien dans ses plaisirs. Et depuis quand Ia voix d’un eunuque ou le cimeterre d'un vizir peuvent-ils faire sortir des sons d’une lyre ou des formes d’un marbre inanimé? Là s'arrête la puissance du sabre. Le despotisme, en Europe, est moins brutal; et, s’il n’étouffe pas entièrement les arts, il les dénature, il les avilit, en les pliant à sa politique et à ses préjugés. Les jouissances que les beaux-arts procurent sont le prix et le délassement du travail; l'éloge le plus flatteur pour ceux qui les cultivent, c'est celui de la masse : l'artiste a besoin d'émotions douces; et le spectacle qui lui convient le mieux, c’est celui du bonheur du travail
et de la paix. Le fléau des arts, c'est le désœuvrement et le despotisme,; leur soutien, leur vie, c’est l’industrie et la liberté.
Or, simplifions les termes le plus possible. Qu'est-ce que l’industrie ? c'est le peuple. Qu'estce que la liberté? c’est le Libre développement physique et moral de l'industrie, c'est la production.
Si vous dites que les arts ont besoin, par leur nature, d’être encouragés et animés, vous serez d'accord avec la vérité et l'expérience. Quand les arts suivent le mouvement des esprits, quand ils participent à une grande action morale, alors ils trouvent naturellement protection chez le peuple : tels ils se sont montrés au xv° siècle, à l'époque du grand mouvement religieux et scientitique qui a préparé l’état de choses actuel, tels ils se sont montrés dans le siècle dernier, où ils ont suivi et appuyé la tendance de désorganisation produite par le malaise général et par une explosion de forces trop longtemps comprimées. Mais quand il arrive que les arts ne voient plus d'action à opérer ou à soutenir:
quand ils cherchent en vain à saisir la physionomie de leur époque; quand ils ne voient la manifestation franche d’aucuns sentiments gé-
néraux ; Comme ils ne consentent à s'élancer en avant que lorsqu'ils sont sûrs d’un appui qui les soutienne, ils se rejettent alors sur le pouvoir. Aussitôt l’on voit éclore des vers, des statues, des monuments de circonstance. Le poëte traite alors avec un égal enthousiasme tous les sujets qu'on lui. impose; le peintre fait des tableaux sacrés, ou des tableaux de cour. Mais au milieu de ces travaux d’un moment, et de cette fausse direction qui les entraîne, les artistes sentent qu'ils ne suivent pas leur vocation, qu'ils ne remplissent pas leur mission noble et élevée : ils ont conscience des devoirs qu'elle leur impose, mais ils attendent que ce qui n’est encore chez eux qu'un sentiment devienne une idée. Proclamons cette idée, et nous les verrons revenir au peuple, à l’industrie, qui est leur protectrice naturelle, qui seule leurlaisse leur indépendance, qui seule les apprécie à leur juste valeur, et qui leur fait du bien sans les humilier. Nous les verrons alors marcher avec leur temps, et ressaisir l'importance qu'ils ont toujours eue quand ils ont travaillé, non pour quelques hommes, mais pour les masses; quand ils ont été les guides et l'expression morale des sociétés.
Fr LE SAVANT.
Je me plais à reconnaitre que j'avais cédé à un préjugé vulgaire. Vous avez complétement détruit en moi l'opinion que le despotisme fût favorable aux arts, et qu'une classe de riches désœuvrés füt nécessaire à leur succès; mais j'ai une objection nouvelle à vous soumettre. D'après les idées que vous avez précédemment énoncées, les artistes qui, avec les savants, forment actuellement le véritable pouvoir spirituel de la société, devraient participer à la direction des intérêts généraux. Or, persuaderez-vous jamais à la masse que des littérateurs, que des poëtes, que des peintres, que des sculpteurs, que des musiciens, en un mot, que des hommes à imagination, soient capables de figurer utilement dans les conseils qui doivent diriger les orands intérêts de la nation ?
L'ARTISTE
Oui, sans doute, dans l’état actuel des choses, et dans l'organisation sociale qui nous régit,
non-seulement les hommes à imagination, les artistes, mais encore tous les hommes à capacité réelle et positive, seraient déplacés dans le gouvernement, et leur participation à la gestion des affaires publiques aurait quelque chose de monsirueux.
Tant que la direction des intérêts généraux sera l’apanage d’une classe d'hommes qui se croient propres à gouverner, par le fait d’une capacité spéciale qu'ils regardent comme la plus utile, la plus positive, et qu'ils croient de bonne foi primer toutes les autres, l'admission de savants, d’industriels, d'artistes, dans cette classe et dans les fonctions qu’elle exercé ne pourra produire qu'un ridicule assemblage, et ne sera jamais qu’une opération bâtarde.
Il sera surtout difficile dé persuader à la masse, chez qui les gouvernants ont fini par inculquer certaines idées, que des artistes, qui sont des hommes essentiellément passionnés de leur nature, puissent utilement siéger parmi les gouvernants qui, par nature aussi, sont essentiellement raisonnables. On sait que, dans leur langue, raison signifie pouvoir; et ils ont une telle horreur de la passion, qu'ils redoutent jus: qu’à celle du bien public.
Mais si une fois la capacité de gouverner, qui ne répond plus directement à un des besoins de la société, ou, pour parler avec plus d’exacltitude, qui ne répond plus qu'à des besoins secondaires, devenait subalterne par sa position, comme elle l’est en réalité, et cédait la direction des intérêts nationaux aux grandes capacités positives sur lesquelles repose l'édifice social, non-seulement il n'y aurait plus anomalie, mais il y aurait utilité et nécessité dans la participation des artistes, des hommes à imagination, à la conduite des affaires publiques.
C’est ce que sentirait fort bien la masse; elle comprendrait que, puisque les arts, c’est-à-dire les travaux de l'imagination, sont essentiels à son bonheur et à ses Jouissances, ceux qui les cultivent sont des hommes positivement utiles et dignes de figurer dans une réunion d'hommes positifs; d’un autre côté, ce serait aux artistes à réhabiliter la passion en dirigeant leurs travaux vers le but commun : « la plus grande amélioration physique et morale de l'espèce humaine ». La masse comprendrait alors que la raison, C’est le bien public, et non le pouvoir; et elle ne reconnaitrait rien de plus raisonnable que la passion marchant vers le bien public
L'ARTISTE, LE SAVANT ET L'INDUSTRIEL 9229 avec toutes les forces dont elle dispose et qu’elle sait mettre en mouvement.
Il importe de relever à la fois les arts dans l'opinion et dans le système social. IT n’appartient qu'à l'esprit jésuitique de les déprécier, de répandre le dédain sur leurs productions et de les juger avec une supériorité méprisante. Les artistes charment et honorent l'humanité ; ils sont une des nécessités morales du corps social, et ils doivent jouer un rôle important dans l’établissement et dans la mise en action du nouveau système, qui est favorable au développement de toutes les facultés positives, qui n’est hostile que pour le désæuvrement, et qui est essentiellement favorable à la royauté, à la religion, aux arts et à l’industrie, en un mot, à tout ce qui est utile aux hommes.