L’'INDUSTRIEL
Je vous arrête ici. L'intérêt bien vif, bien légitime, que Je porte à vos idées, et le désir que je ressens à les voir couronnées de succès, me font prévoir, avec trop de sollicitude peut-être, les obstacles que vous pourrez rencontrer, et me font à moi-même un besoin de m'éclairer sur
quelques doutes qui s'opposent à mon entière conviction.
Votre système, dites-vous, est essentiellement favorable à la royauté, à la religion, aux sciences, à l'industrie et aux beaux-arts. Pour ce qui concerne les arts, les sciences et l’industrie, je regarde votre proposition comme évidente. Mais en est-il de même de la religion et de la royauté? Ne s'élevera-t-il pas mille voix qui vous accuseront de porter atteinte à ces deux grandes institutions, de prêcher l'insurrection et la révolte? Ne prètez-vous pas des armes à la malveillance, qui épie l’occasion de vous accuser, puisque moimême, qui suis dévoué d’ailleurs à votre doctrine, j'ai besoin que vous me rassuriez à cet égard? Vous .direz peut-être que.vous reconnaissez là le caractère de l’industrie, toujours timide, toujours craintive. Eh! sans doute nous sommes amis de l’ordre et du repos ; nous avons essentiellement besoin de la paix. Vous autres, Messieurs les artistes et les savants, vous bravez facilement les troubles publics: une plume, un pinceau ou un compas sont des objets qui se transportent sans peine, et qui échappent aux tourmentes politiques. Quant à nous, industriels, nous tenons pour ainsi dire au sol ; l'idée seule
du désordre nous effraie ; nos ateliers, nos fabri- . ques, nos maisons de banque prennent racine en quelque sorte, et nous ne pouvons pas dire, comme ce sage de la Grèce, que nous portons tout avec nous. Aussi aimons-nous par-dessus tout la royauté et la religion, choses si bonnes en elles-mêmes, et qui, de plus, sont un gage inébranlable de stabilité et de repos. Je vous prie donc de dissiper en moi des doutes qui me sont pénibles, et que votre caractère seul m'aurait dû peut-être empêcher de concevoir. Mais je veux être éclairé sur le point fondamental; je veux que ma conviction soit sans nuage, et vous excuserez mes craintes. |
L'ARTISTE
Vos craintes sont trop naturelles pour qu’elles puissent m'étonner, trop honorables pour que je puisse vous les entendre exprimer sans plaisir. Il me sera facile, j'espère, de les combattre victorieusement et d’attacher entièrement à la cause que je soutiens un aussi précieux auxiliaire.
Des principes pacifiques tels que ceux qui sont proclamés par nous ne peuvent conduire à
ce qu'il y a de plus violent, l'insurrection et la révolte.
L'insurrection est désormais presque impossible en France. L'honneur n'en appartient pas au gouvernement qui, dans ces dernières années, a souvent mécontenté les intérêts nationaux : il appartient tout entier à l'influence de l'industrie, des sciences et des beaux-arts, dont les progrès croissants ont entièrement détruit dans la masse l'esprit de turbulence et de désordre, et ont constitué la société d’une manière toute pacifique.
Si quelque chose cependant pouvait entièrement prémunir la société contre la crainte d’insurrections populaires, ce serait la mise en vigueur du système dont nous posons les bases.
Car si la masse se trouvait tout à fait blessée dans ses intérêts matériels, quelles que fussent d’ailleurs ses dispositions pacifiques, elle pourrait recourir à la violence. Le manque absolu de travaux est la seule chose, par exemple, qui, dans la situation présente, pourrait provoquer une insurrection. Le moyen le plus certain de mettre le corps social à l'abri de toute secousse
de ce genre, c’est donc d'assurer au peuple du travail.
Or, le but vers lequel nous tendons est de lui assurer à la fois et du travail et de l’instruction, et des jouissances qui soient de nature à développer en lui les sentiments généreux et philanthropiques.
Comment provoque-t-on les insurrections?
Comment réussit-on à les produire ? C’est en déterminant les ouvriers à se soustraire à l’obéissance qu'ils professent habituellement pour leurs chefs naturels, c’est-à-dire pour les entrepreneurs de travaux de culture, de fabrication et de commerce ; c'est en leur faisant choisir pour chefs des militaires.
Or, nos principes ont pour objet d’attacher le plus fortement possible les ouvriers aux entrepreneurs des travaux industriels, qui sont, par leur intérêt même, les hommes les plus paciliques qui existent.
Nous ne laissons donc subsister aucune chance d’insurrection.
Mais il est une insurrection morale que nous fomentons, nous ne nous en défendons pas :
nous voulons que tout ce qu'il y à dans la société de sentiments nobles.et généreux s’insurge contre la prépondérance du désæuvrement et les envahissements de la nullité.
Notre attachement pour la royauté est sinoère, et notre système lui est entièrement favorable, puisqu'il aurait pour résultat immédiat de placer le trône sur des fondements solides, et de lui donner une stabilité plus complète que ne pour raient le faire les baionnettes européennes.
. Loin de reposer sur une base ferme et durable, la royauté sera continuellement en danger tant qu'elle aura pour principal appui la noblesse et le clergé catholique.
Ces deux institutions ne soutiennent plus la royauté ; elles ont perdu toute leur force ; elles pèsent sur la couronne pour qui elles deviennent une charge, et qui seule peut leur communiquer un reste de puissance et d'éclat.
Quand la noblesse formait le pouvoir temporel de la société, quand le clergé catholique en constituait le pouvoir spirituel, la royauté avait raison de s'appuyer sur la noblesse et sur le clergé ; celte association lui était salutaire : elle y trouvait un gage de force et de durée.
Mais actuellement que le pouvoir temporel de la société c'est l'industrie ; quele pouvoir spirituel ce sont les sciences et les beaux-arts, la royauté, dont la mission a toujours été et doit toujours être de diriger ces deux pouvoirs, et de leur
faire prendre le plus grand développement possible, ne doit plus chercher de soutien que dans l'industrie, les sciences et les beaux-arts, Là se trouvent désormais son avenir, sa sécurité, SA VISUueuUr.
Nous voulons donner à la royauté pour appui moral toutes les capacités intellectuelles et positives ; pour appui physique la masse entière de la nation. Nous voudrions bien connaître le présomptueux qui se vanterait d'être plus ami du TOI que nous.
Quant à la religion, il est impossible de soutenir que nos idées soient hostiles contre elle, puisque nous tendons à la reconstituer comme puissance morale, et à la ramener à l'unité, sans laquelle elle ne peut exercer qu'une influence locale et secondaire.
La religion est dans les beaux-arts ce qu'est la physiologie dans les sciences : elle a un caractère de généralité qui la place en première ligne. Nous désirons qu'elle devienne positive, pour qu’elle puisse occuper une place honorable parmi les autres capacités intellectuelles. Bien plus, nous la concevons comme l'expression vive et animée de l'intelligence générale.
Nous ne sommes pas spécialement catholi-
ques, mais nous sommes évidemment de la religion chrétienne. Nous sommes chrétiens et meilleurs chrétiens que les catholiques, que les calvinistes, que les luthériens, que les anglicans, que les grecs.
Nous sommes de la religion qui encourage et qui honore le travail.
Nous sommes de la religion qui dit aux hommes : « Aimez-vous et secourez-vous les uns les autres ; plus vous ferez de bien à vos semblables, mieux vous suivrez la loi de Dieu. »
Nous sommes de la religion qui a horreur du sang, de la violence, de l’iniquité et de la ruse : nous voudrions bien connaître les hypocrites qui se proclameraient plus religieux que nous.