‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 8 sur 94 · TROISIÈME OPINION · texte numérisé non relu

TROISIÈME OPINION

Sur les progrès de la civilisation depuis le xve siècle.

La désorganisation d'une société politique qui joue le principal rôle dans le monde, et la réorganisation d’une société politique fondée sur de nouvelles institutions, est l'opération la plus importante, la plus difficile, et qui exige le plus de temps de toutes celles qui se trouvent soumises à la direction de notre intelligence.

On ne doit pas être surpris que plusieurs siècles aient été nécessaires pour opérer l'entière désorganisation du système politique que les Grecs et les Romains avaient adopté, et pour préparer l'organisation que le$ peuples du moyen âge se sont donnée,

On ne doit pas être étonné davantage de voir que, depuis le xv° siècle jusqu'à nos jours, les philosophes européens aient été exclusivement occupés, d'une part, à désorganiser le système

théologique et féodal, de l’autre, à préparer l'organisation du système scientifique et industriel, et qu'ils n'aient point encore produit leurs idées relativement aux institutions qui doivent servir de base à la nouvelle organisation sociale.

La désorganisation du système théologique et féodal a commencé par la critique de l'institution qui exerçait la plus grande prépondérance sur la totalité du système.

La croyance à la religion papale a élé attaquée directement par Luther ! et indirectement par Copernic.

1. Luther a rendu un service très-important aux Européens, puisqu'il a attaqué le pouvoir papal, qu'il a anéanti dans tout le Nord, et dont il a considérablement diminué l'importance chez les nations qui ont continué à professer . la religion catholique, depuis l’époque où ce pouvoir a cessé d’être en rapport avec les lumières acquises et avec les besoins de la société. Mais il ne faut pas se dissimuler que les idées de Luther n'avaient de valeur que sous le rapport critique. Si on les considère en elles-mêmes, et sans les mettre en comparaison avec la religion catholique, on reconnaît qu’elles ne sont point justes et qu'elles ne peuvent nullement servir de guide à l’esprit humain.

La morale et le culte établis par Luther ne suffisent point aux besoins actuels de la société. Ce réformateur a voulu rétablir la religion chrétienne telle qu'elle était à son origine. Cette pensée est vicieuse.

Le but primitif de la religion chrétienne a été l’anéantissement de l’esclavage. Ce but ayant été atteint, la religion doit s’en proposer un autre, qui soit plus avancé que le pre-

Luther a reproché à la religion papale d’avoir rapetissé la morale chrétienne. Il a prêché que l'infaillibité primitivement accordée à l'opinion la plus généralement admise par les fidèles ayant été convertie en infaillibité du pape, il en était résulté de grands inconvénients pour la société. Il a prouvé que la cour de Rome abusait de l'omnipotence qu’elle s'était attribuée sur le spirituel et sur le temporel.

Copernic a démontré que l'univers n'avait pas été créé pour l'homme, puisque l’homme n'y jouait qu’un rôle très-secondaire, la planète qu'il habite étant une des plus petites connues, et cette planète, loin d’être placée au centre du monde, comme les peuples de l'antiquité l'imaginaient, tournant autour du soleil, qui tourne lui-même

autour d'autres systèmes célestes beaucoup plus importants.

mier : c’est d'établir une organisation sociale qui assure du travail, sans aucune interruption, à tous les prolétaires, une instruction positive à tous les membres de la société, et des Jouissances qui soient de nature à developper leur intelligence.

La religion de Luther est vicieuse encore sous un autre rapport: c’est que ce réformateur a exclu l’action des beaux-

arts de son culte; ce qui est absurde, puisque la théologie est sœur des beaux-arts, :

Nous traiterons directement cette question dans une autre opinion,

Les travaux commencés par Luther et par Copernic ont principalement occupé l’école et toute la société jusqu'à la révocation de l’édit de Nantes.

À cette époque, la papauté avait décidément perdu sa prépondérance sur les pouvoirs temporels ; car toutes les puissances du Nord ont constitué des pouvoirs spirituels indépendants du pape, et les puissances du Midi l'ont forcé de renoncer à la prétention qu'il avait élevée jusque-là de l'omnipotence politique et religieuse, en sa qualité de vicaire de Dieu sur la terre. À partir de cette époque, les philosophes ne se sont plus occupés de la critique du pouvoir temporel que d’une manière accessoire el secondaire.

Après que les critiques ont eu complétement renversé, sous les rapports théologique et scientifique, les principes qui servaient de base au pouvoir spirituel dans le système théologique et féodal, ils ont dirigé principalement leurs forces vers la critique du pouvoir temporel.

Voltaire, Diderot, d'Alembert et tous les littérateurs distingués du xvur' siècle, tant en France que dans tout le reste de l'Europe, ont prouvé que les rois avaient rendu un grand service aux

peuples, en écrasant les grands vassaux, en arrachant à la noblesse toutes les forces politiques virtuelles qu’elle possédait, et en s'emparant de tous les pouvoirs souverains qui se trouvaient disséminés dans les mains des barons; ils ont démontré que l'aristocratie par droit de naissance devait être abolie, puisqu'elle n'était plus nécessaire au maintien de l'ordre social.

D'autres travaux importants ont occupé la masse de la société depuis le xv° siècle jusqu'à ce jour. Ces travaux ont été de deux espèces : les uns ont occupé les savants et les autres les industriels. Nous rendrons compte d’abord des travaux des industriels.

Les industriels se sont ligués avec la royauté contre la noblesse; et par l'appui qu'ils ont donné aux rois, ils leur ont fourni les moyens de s'emparer des pouvoirs politiques qui se trouvaient dans les mains des nobles. |

En échange des services qu'ils avaient rendus à la royauté, ils ont obtenu sa protection, au moyen de laquelle ils sont parvenus à faire disparaître complétement l'esclavage auquel ils avaient élé soumis.

Les industriels se sont ensuite organisés entre eux, et, au moyen de leur organisation, ils

sont parvenus à posséder une force sociale imposante, une force pacifique supérieure à la force militaire, à la tête de laquelle les nobles sont restés jusqu'à présent; une force telle, que les rois peuvent sans inconvénient confier aux industriels la direction du pouvoir temporel et débarrasser la société de la noblesse, qui n'est plus qu'une charge pour elle.

L'organisation des industriels s’est effectuée au moyen de l'établissement de la banque, qui lie entre elles toutes les branches de l’industrie, et qui dirige l'emploi politique de ses capitaux.

Les savants et les artistes, de leur côté, se sont ligués avec la royauté; ils ont fourni aux rois le moyen de secouer le joug papal, en combattant par des démonstrations et par la séduction des beaux-arts !, la croyance des peuples

4. Avant le xv® siècle, l’attention des peuples était toujours fixée sur les idées religieuses; ils ne les perdaient pas de vue, même quand ils se livraient au plaisir. Les grands divertissements publics étaient des processions. Sur les théâtres on représentait les mystères. La musique consistait en général dans des chants d'église; les présents réputés les plus magnifiques étaient des reliques. Or, les jouissances de cette espèce procuraient évidemment aux papes de grands avantages politiques sur les rois.

Quand les artistes eurent pris leur essor, ce furent eux qui se chargèrent de pourvoir aux plaisirs du public.

La mise en action des grands traits d'histoire, des ta-

aux idées superstitieuses sur lesquelles les papes avaient fondé leur omnipotence.

En échange des services que les rois ont reous des savants et des artistes, ils leur ont accordé leur protection d'une manière toute spéciale, au point qu'ils ont pris la peine de les organiser en Académies des sciences et des beaux-arts.

Ils ont rendu ces académies indépendantes du clergé, chose qui est bien nécessaire, car sans cela les théologiens auraient entravé leur marche, en opposant l'infaillibilité papale à leurs démonstrations et à leurs efforts pour fixer l'attention publique sur les travaux les plus utiles à la société.

Nous ne croyons pas devoir pour le moment

bleaux de mœurs, remplacèrent sur le théâtre la représentation des mystères. Des décorations élégantes, représentant de beaux sites, des ballets inspirant la gaieté, remplacèrent les processions; le chant d'église cessa d’être la musique exelusive : les musiciens trouvèrent le moyen de provoquer par leurs accords des sentiments de tous les genres, et ils unirent leurs efforts à ceux des poëtes pour soustraire les hommes à lempire de la mysticité. Enfin les reliques cessèrent d’être réputées les présents magnifiques; les chefsd'œuvre en peinture et en sculpture commencèrent à être considérés comme les choses les plus précieuses que l'homme pût posséder,

Ce nouvel ordre de jouissances procura incontestablement aux rois un grand avantage politique sur les papes.

donner plus de développement à cette opinion. Nous avons seulement voulu constater dès aujourd’hui ce fait très-important dans les circonstances actuelles, c’est que la royauté a été l'institution qui a servi de point d'appui aux novateurs dans la direction spirituelle et dans la direction temporelle.

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