QUATRIÈME OPINION
Sur les tentatives faites pour réorganiser la société depuis 1789.
Depuis le xv° siècle jusqu’en 1793, les Européens ont travaillé avec beaucoup d’ardeur à la désorganisation du système théologique el éodal, mais ils ne se sont point ingéniés à découvrir le système qui devait remplacer celui qu'ils anéantissaient 1. | |
1. On pourrait nous objecter que les Anglais se sont réorganisés depuis le xv° siècle. À cela nous répondrons :
4° L'organisation sociale anglaise n’est point radicalement distincte de celle qui était établie en Europe dans le moyen âge; elle n’est autre chose que le système théologique et féodal modifié.
20 C'est faute de l'avoir bien observée que les Européens
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C’est seulement en 1793 qu'ont été commencés les travaux ayant pour objet la réorganisation de la société.
Depuis cette époque, la société a été soumise à quatre expériences que nous allons examiner successivement.
La première expérience faite sur la société française a été celle par laquelle on a tenté d'y introduire les mœurs et les institutions des Grecs et des Romains !.
continentaux admirent la constitution anglaise; car, en l’analysant, on reconnaît que, dans cette combinaison, le gouvernement est considéré par la nation comme un ennemi contre lequel elle doit se fortifier le mieux possible, d’où il résulte une lutte continue entre l'anarchie et le despotisme, ce qui ne constitue point par conséquent un ordre de choses calme et stable.
3° Enfin nous faisons observer que l’organisation sociale anglaise a pu convenir à un peuple isolé, mais qu'elle ne peut point être appliquée à une société composée de plusieurs peuples, parce qu'elle est fondée sur l’égoïsme national.
1. Nous commençons l'examen des tentatives faites pour réorganiser la société à l’époque de 1793. Nous ne parlons point de la constitution de 1791, parce que ce travail n'avait, dans la réalité, qu'une valeur de démolition. Cette constitution annulait le pouvoir royal, qui est l'institution fondamentale et nécessaire des sociétés actuelles, et elle ne remplaçait cette institution par aucune autre disposition radicale.
L'Assemblée constituante a été, dans la réalité, plus révolutionnaire qu'aucune de celles qui lui ont succédé; les mots n'ont pas le pouvoir de changer les choses.
Cette conception radicalement absurde a été produite par les révolutionnaires les plus fanatiques : les premières conditions pour réussir dans une pareille entreprise auraient été :
1° De réduire en esclavage les dix-neuf vingtièmes de la population;
2° D'arracher de tous les cœurs les sublimes principes de morale générale, que la religion chrétienne y a inculqués ;
3° De réduire les nations européennes à une dimension telle, qu'il eût été posible à chagune d'elles de se réunir Journellement sur une place publique, pour y délibérer sur les intérêts communs.
Cette première expérience avait un tel degré de folie, qu'il n'aurait pas été plus ridicule d’entreprendre de vêtr l'âge viril avec les habillements de l'enfance. Cette tentative était dans une direction rétrograde, et par conséquent fausse.
La seconde expérience a été celle entreprise par Bonaparte, qui a tenté de faire revivre le siècle de Charlemagne. Cette seconde expérience a été moins absurde que la première, par la raison que la rétrogradation était moins forte.
Mais ce qui avait été, de la part de Charlemagne, une conception portant le cachet d’un
94 ŒUVRES DE SAINT-SIMON génie du premier ordre, n’a été, chez son imitateur Bonaparte, qu'une ineptie philosophique, soutenue par un grand talent et par une volonté ferme. |
L'entreprise de Bonaparte a commencé d’une manière brillante et séduisante pour la nation française, que ses succès militaires ont enivrée; elle a obtenu surtout l'approbation complète de la partie servile et avide de la nation, parce que les hommes .qui ont consenti à devenir les instruments passifs du conquérant, se sont gorgés de butin; mais les institutions fondées par ce général, qui a été le plus capable de tous les révolutionnaires, et le législateur le plus plaglaire, n'ont véritablement eu qu’une valeur de désorganisation pour la France, ainsi que pour toute l’Europe; elles ne pouvaient point acquérir de solidité par deux raisons :
La première, que le système social conçu par Bonaparte avait pour base l’assujettissement malériel de l’Europe par la France; ce qui ne pouvait pas convenir à l'Europe, et ce qui ne pouvait par conséquent exister que passagèrement, puisque les Français sont en infériorilé de force, à l'égard du surplus de la population européenne.
La seconde raison, relative à l’intérieur de la France, était le vice radical de l'institution qui plaçait en tête de la nation une nouvelle noblesse. Pendant la première génération, cette institution ne choquait que faiblement le sentiment d'égalité qui est devenu le sentiment dominant ; mais dès la seconde génération, ce sentiment se serait nécessairement révolté.
Ainsi le système d'organisation sociale conçu par Bonaparte, et qui était dans une direction rétrograde, ne pouvait acquérir de solidité, ni en Europe, ni en France.
La troisième expérience, dont on s'occupe en ce moment, a été l'importation sur le continent de la constitution anglaise.
Cette troisième tentative est incontestablement très-préférable aux deux premières, puisque le mouvement rétrograde qu'elle a pour objet d’effectuer est beaucoup moins fort; mais elle est encore vicieuse.
D'abord sous ce rapport, qu’elle a pour but de faire adopter par les peuples continentaux une conception d'organisation sociale, qui a été produite et mise en pratique il y a déjà plus d'un siècle, et avant que la masse d'intelligence continentale eût pris son essor en politique; or,
il est évident que toutes les branches de nos connaissances, et particulièrement celles qui sont relatives à l’application des sciences morales et politiques, ont fait, depuis cette époque, d'immenses progrès, ce qui nous donne les moyens de produire une conception très-supérieure à celle dont les Anglais ont été les inventeurs il y a un siècle.
Cette tentative est encore vicieuse sous cet autre rapport, que la combinaison politique anglaise avait pour but et a eu pour résultat de faire dominer la royauté par l'aristocratie; or, cela est évidemment contraire à la marche de la civilisation. Chez les Grecs et chez les Romains, l'aristocratie par droit de naissance a été absolument dominante dans le corps social; c’est dans le moyen âge que la royauté légale a pris naissance. Cette institution a été populaire dès son origine, elle a toujours tendu à diminuer les pouvoirs virtuels de l'aristocratie par droit de naissance ; sa destinée est évidemment d’anéantir cette espèce d’aristocratie, et par conséquent la Sainte Alliance est appelée à prononcer et à effectuer l’anéantissement de la constitution anglaise.
Enfin cette tentative est vicieuse sous ce troi-
QUELQUES OPINIONS PHILOSOPHIQUES 97 sième rapport, que la combinaison politique anolaise a été produite par un peuple insulaire et pour son propre usage. Or, des insulaires ne peuvent s'élever à la hauteur de conception où il faut se placer pour embrasser d’un seul coup d'œil les intérêts des peuples continentaux, et ceux de la population des îles attachées au continent.
En un mot, la constitution anglaise, importée sur le continent, ne peut pas donner les moyens d'attemdre le grand, but qu'on s’est proposé, celui de réorganiser la société européenne.
Malgré ce que nous venons de dire, nous regardons l'importation des idées politiques an-. olaises sur le continent comme ayant été et comme étant encore utile aux peuples continentaux, sous ce rapport, qu'elles facilitent la transition du régime féodal au régime industriel.
Quand on observe l'état radical des choses politiques en Angleterre, on reconnait que la constitution anglaise est intermédiaire entre le régime féodal et le régime industriel.
Ce sont les lords qui sont les grands propriétaires territoriaux ; leurs propriétés territoriales sont assurées dans leurs familles par des
substitutions, et le grand pouvoir national se
trouve dans leurs mains, par la raison qu'ils sont les grands propriétaires territoriaux, c’'està-dire, les plus grands capitalistes. Voilà le rapport sous lequel la constitution anglaise est féodale.
Mais les lords sont tous d'importants commanditaires dans des entreprises industrielles. Ainsi, ils se trouvent personnellement intéressés à faire prospérer l'industrie. Outre cela, l’aristocratie anglaise entrerait directement en lutte avec la masse de la population, si elle ne faisait pas tous ses efforts pour favoriser les opérations industrielles. Voilà le rapport sous lequel le régime anglais est mdustriel.
Quand on examine ensuite quel serait le régime industriel pur (qui est celui vers lequel l'espèce humaine tend évidemment), on reconnait que dans ce régime ce seraient les gérants des entreprises industrielles qui seraient chargés de l'administration de la fortune publique; car il se trouve inconstestablement plus de capacité industrielle dans la classe des gérants, que dans celle des commanditaires.
Passons à l'examen de la quatrième expérience ; elle diffère essentiellement des trois premières, puisque, au lieu d'avoir pour objet
de faire rétrograder la civilisation, elle la pousse en avant de la manière la plus positive.
On voit que nous voulons parler de la Sainte- Alliance, Peu de mots nous suffiront pour prouver que l'union des grandes puissances pour se constituer pouvoir européen suprême a déjà procuré à-l'Europe le plus grand de tous les biens sociaux ; il nous suifira pour prouver que cette inslitution est une suite naturelle des précédents de la civilisation, et qu’elle offre le meilleur de tous les moyens de transition du réoime féodal au régime imdustriel.
C'est incontestablement à Ja Sainte-Alliance que nous sommes redevables de la paix générale qui existe en Europe, et il est également incontestable que la Sainte-Alliance est puissamment intéressée à maintenir cet élat de paix le plus longtemps qu'il lui sera possible. Or, la paix est le plus grand de tous les biens sociaux, car c’est elle qui conduit le plus promptement et le plus sûrement possible à la découverte des meilleures combinaisons agricoles, manufacturières, commerciales et politiques.
L'existence de la Sainte-Alliance est donc utile aux Européens.
La royauté, depuis son origine, a constam-
ment soutenu les intérêts du peuple contre le pouvoir arbitraire que le clergé a tenté d'établir au moyen de mysticité : ainsi, cette institution doit être aimée des peuples du continent européen. L'expérience a prouvé qu'ils lui étaient effectivement attachés, puisque la nation chez laquelle s’est trouvé le foyer de la révolution s’est empressée de la rétablir, d’abord, en faveur d’une nouvelle dynastie, et qu'elle est ensuite promptement rentrée sous le gouvernement de son ancienne famille royale. Les intérêts et les vœux les plus généraux de la société européenne appelaient les rois à s'unir, pour exercer la suprême direction des intérêts sociaux européens. |
Pour que la transition du régime féodal au système industriel pût s'opérer d'une manière pacifique, il était nécessaire qu'il s'établit un pouvoir suprême. La Sainte-Alliance remplit parfaitement cette condition ; elle prime tous les pouvoirs spirituels et tous les pouvoirs temporels.
Au moyen de la Sainte-Alliance, la morale de l'Evangile est devenue prépondérante en Europe; les différentes morales instituées par les différentes sectes religieuses, ne sont plus
que des morales locales, qui sont soumises à la morale la plus philanthropique et la plus tolérante Qui ait jamais existé, et par ce moyen les philosophes pourront travailler librement et franchement au perfectionnement de l'organisation sociale.
Enfin, grâce à la formation de la Sainte- Alliance, la société européenne peut se réorganiser très-sûrement, dès que son opinion publique sera clairement formée sur les institutions qui correspondent à l'état présent de sa civilisation. |
Car la Sainte-Alliance, qui domine toutes les institutions existantes, et qui s’est réservé exclusivement le pouvoir d’en établir de nouvelles, sera toujours dominée par l'opinion publique, puisque cette opinion est la reine du monde, et qu'aucun mortel, quelque puissant qu'il soit, ne peut lui arracher le sceptre des mains.