‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 103 sur 273 · XXI. Pour la fête de l'Assomption · texte numérisé non relu

XXI. Pour la fête de l'Assomption

deçà delà pour le bien traitter, tandis que Marie est oit aux pieds du Sauveur, où elle escoutoit sa parole. Et pendant que Marthe soignoit pour nourrir le corps de son Maistre, Marie quittoit tout autre soin pour celu}^ de nourrir et sustenter son ame, ce qu'elle faisoit en escoutant Nostre Seigneur.

Marthe fut touchée d'un petit trait d'envie. Il y en a extrêmement peu qui n'en ayent, pour spirituels qu'ils soyent; et d'autant qu'on est plus spirituel, d'autant plus l'envie est-elle fine et comme imperceptible ; elle fait ses actes si dextrement que l'on a prou peine de les remarquer. Quand on loue quelqu'un et qu'on reserve un peu de la louange que nous savons qui luy est deùe, qu'est-ce qui fait cela sinon l'envie que nous avons de ses vertus ? Mais Marthe fait son petit coup et jette son petit trait d'envie par forme de joyeuseté, et cette cy est la plus fine. Maistre, dit-elle, permettez-vous que ma sœur ne m'ayde point et qu'elle me laisse tout le soin de la maison ? commande^;- luy qu'elle vienne m'ayder. Et Nostre Seigneur qui est incomparablement bon, encores qu'il conneust bien son imperfection, ne la reprit pourtant pas sévèrement, ains tout amoureusement, car cet Evangile est tout d'amour. L'Evangeliste marque qu'il l'appella, disant : Marthe, Marthe, tu t'empresses de beaucoup de choses. U?ie seule est nécessaire ; Marie a choisi la meilleure part qui ne luy sera point ostée.

Mais parlons encores un peu de ces petits traits d'envie que produit nostre amour propre, lesquels sont certes comme des petits renardeaux qui vont fracassant et gastant les vignes *. (0 Escoutez des Religieux *Cant., n, 15. quand ils parlent de leur Institut, ils l'estiment tousjours au dessus de tous les autres : Il est vray, disent-ils, que cet Ordre dont vous parlez est de grande perfection, mais le mien est tousjours quelque chose davantage. Oh, je ne parle pas de moy, ains seulement de la grande perfection à laquelle Ton aspire céans. Prenez garde à

( 1 ) La suite de cet alinéa et les lignes 6-15, 21-29 de ^a Page *$9 ne se trouvent pas dans les éditions antérieures.

188 Sermons recueillis

vous, car en fin vous retournerez à vous mesme, je dis mesme sans vous en appercevoir. Un autre dira : Je suis misérable et ne puis rien faire qui vaille ; mais une telle prédication que je fis... et ne se feindra point d'avancer ces mots lors qu'on loue la prédication de quelque autre. Et ainsy, entendant qu'on loue quelqu'un, nous avançons quelque petit mot en passant à fin que l'on revienne à nous mesme.

Retournons à Marthe qui s'empressoit. Certes, nous autres nous ne sçaurions rien faire sans empressement, ou pour mieux dire, sans avoir un grand soin quant à nostre homme extérieur. Il faut que nous sçachions qu'il y a deux parties en nous qui ne font qu'un homme : il y a l'homme extérieur et l'homme intérieur. L'homme intérieur tend tousjours à l'union avec la divine Majesté et fait les discours nécessaires pour parvenir à cette union. L'homme extérieur c'est celuy que nous voyons, qui regarde, qui parle, qui touche, qui gouste, qui escoute ; c'est celuy cy qui s'empresse en l'exercice des vertus lesquelles concernent le commandement de l'amour du prochain , tandis que l'homme intérieur prattique l'amour de Dieu. Ces deux hommes s'exercent ainsy en l'observance des deux principaux commandemens, sur lesquels, comme sur deux colonnes, est fondée

* Matt., xxii, 4o. et accomplie toute la Loy et les Prophètes *. Les anciens

philosophes ont dit qu'il faut regarder à la fin premier

* Cf. s. Thom., la qu'à l'œuvre * ; mais nous autres faisons tout au conpassim.'1' ar *' e traire, car nous nous empressons à l'exercice de l'œuvre

que nous avons entreprise, plustost que de considérer quelle en doit estre la fin.

Disons cecy un peu plus clairement. La fin de nostre vie c'est la mort ; nous devrions donques penser soigneusement quelle doit estre nostre mort et que c'est qui en doit réussir, à fin de faire correspondre nostre vie à la mort que nous desirons ; car c'est chose asseurée que telle est nostre vie telle sera nostre mort, telle est nostre mort telle a esté nostre vie.

Voyons maintenant comme cet homme extérieur ne sçauroit rien faire sans un extrême souci, non pas mesme

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