XXII. Pour le xvne Dimanche après la Pentecôte
cœur, tu m'as blessé et navré par Vun de tes yeux et par Vun de tes cheveux qui pend sur ton col, c'est à sçavoir par l'une des pensées qui viennent du costé de ton cœur. Destourne tes yeux de dessus moy, luy dit-il ailleurs *, car tu m'as blessé. Pensez-vous que * Cap. vi, 4. ce soit pour luy défendre de tirer ses sagettes qu'il parle ainsy ? O non, sans doute, c'est plustost pour la blesser réciproquement, car vous m'advouerez que c'estoit bien la blesser amoureusement, mais d'une blesseure néanmoins douloureuse, que de luy dire qu'elle destourne ses yeux de dessus luy.
Cette seconde façon d'aymer Dieu est celle que nous pouvons exercer en cette vie et à laquelle nous devons tous prétendre ; car quant à la troisiesme, qui est représentée par cet archer qui tire sans cesser, elle appartient aux âmes des Bienheureux qui jouissent de la claire veùe de la Divinité en Paradis. O qu'ils sont heureux de blesser continuellement le cœur très aymable de Dieu de leur amour, amour qui sera infini et immortel et lequel ne pourra jamais avoir d'interruption en son exercice sacré, parce qu'à mesure qu'ils descochent les traits de leurs affections la divine Majesté remplit leurs carquois de sorte qu'ils seront éternellement inépuisables. Vous entendez donc assez maintenant comme on peut prattiquer ce commandement.
Il est vray, me direz-vous, mais est-ce assez aymer Dieu que se contenter de l'aymer comme ceux qui observent ses commandemens ? O sans doute, qui se contenteroit de cela sans désirer de l'aymer davantage, je veux dire sans avoir la prétention d'accroistre son amour envers la divine Bonté, il ne l'aymeroit pas assez ; car n'avons-nous pas veu que la suffisance n'est pas suffisante ? En effect, ce n'est pas icy comme aux désirs que Ton a d'acquérir des honneurs et des richesses, parce que, en ces sortes de choses, rien ne sçauroit contenter ni assouvir la soif insatiable de celuy à qui la suffisance ne suffit pas. Mais quant à l'amour divin, il ne faut jamais dire : C'est assez, j'en suis content, car celuy *Cf.s.Aug.,serm.
. , J Lin, c. v, serm. cv,
qui parleroit de la sorte n en auroit pas suffisamment *. c. m.
198 Sermons recueillis
La Divinité ne peut estre suffisamment aymée que d'elle mesme ; c'est pourquoy nostre soif de l'aymer ne pourra jamais estre assouvie. Nous devons tousjours estre haletans et souspirans après cet amour sacré, à fin qu'il plaise à Nostre Seigneur nous donner un amour correspondant à celuy qu'il nous porte.
Mais, o Dieu, considérons un peu quel est cet amour que le Seigneur nous porte et duquel nous sommes si chèrement a}rmés. Remarquez, je vous supplie, combien le Sauveur a de grâce à nous exprimer l'ardeur de sa passion amoureuse, tant en paroles et en affections qu'en œuvres. En paroles, cela est très clair, car jamais il ne s'estendit tant à parler sur aucun sujet comme sur celuy de son amour envers nous et du désir qu'il a que nous l'aymions. Voyez combien il est jaloux de nostre amour : Tu aymeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton ame, de toute ta pensée, de toutes tes forces, de tout ton esprit et de tout ce que tu es, c'est à dire de tout ton pouvoir. Puis en son Sacrement il semble qu'il ne sera jamais assez content d'inviter les hommes à le recevoir, car il inculque d'une façon admirable le bien qu'il a préparé pour ceux qui s'en
* Joan., vi, 50, 51, approcheront dignement. J^ suis, dit-il*, le pain qui est ^2' 55' 5 " descendu du Ciel; quiconque me mange ne mourra
point éternellement ; Qui voudra boire mon sang et manger ma chair il aura la vie éternelle ; Je suis le
* Lucce, xxii, 15. pain de vie; et tant d'autres paroles. J'ay désiré, dit-il *,
d'un grand désir de faire cette Pasque avec vous.
* joan., xv, 13. Puis, parlant de sa mort* : Nul n'ayme d'/m plus
grand amour que celuy qui met son ame pour son ami, c'est à sçavoir qui donne sa propre vie. Et en cent et cent autres façons il nous exprima l'ardeur de son amour durant tout le cours de sa vie, et principalement en sa Mort et Passion.
Ne vous semble-t-il pas, mes chères âmes, que nous ayons une très grande obligation à contreschanger autant que nous le pouvons cet amour sacré et incomparable duquel nous avons esté et sommes aymés de Nostre Seigneur ? C'est sans doute que nous le devons ; au moins