XXIII. Pour une Vêture
Religion. Oh leur intention n'est pas bonne *. Les autres * Cf. les Entretiens
s'y viennent mettre de peur de l'enfer, craignant de se
perdre s'ils demeurent au monde parmi les continuelles
occasions de pécher et tant de malheurs et misères qui
y régnent. Les autres viennent pour avoir le Paradis,
parce qu'ils sçavent qu'on l'acquiert plus facilement en
Religion où, séquestrés des fatras de ce siècle et vivant
en l'observance, ils pourront plus facilement arriver au
Ciel. Il y en a d'autres qui s'y enferment pour estre
tousjours en repos avec Nostre Seigneur par le moyen
de l'oraison, et y jouir des douceurs qu'il donne à ceux
qui le servent ; car, qui ne desireroit ces douceurs ?
Toutes ces prétentions sont fort imparfaites et ne sont point dressées selon l'intention pour laquelle Nostre Seigneur a institué les Religions, qui est « pour s'unir plus parfaittement à Dieu » et estre crucifié avec Jésus Christ au « mont de Calvaire*, » pour vivre avec luy au *Constit.xxxill,
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Ciel*, et se despouiller du viel homme pour se revestir * Rom., vi, 8 ; 11
du nouveau. Ceux qui viennent pour d'autres intentions '' ' '
que celle cy se trompent grandement. Il n'y faut point
venir pour avoir du bon temps, d'autant qu'il se faut
mortifier en tout ce à quoy la nature pouvoit prendre du
playsir au monde, renoncer à sa propre volonté pour
suivre en tout celle des autres, renoncer à son propre
jugement, surmonter ses inclinations, ses passions, pour
se sousmettre parfaittement aux Supérieurs, en somme
se despouiller du viel homme, de nous mesme, de
nostre chair, de nos habitudes que nous avons tant
suivies au monde.
Les mauvaises habitudes nous sont demeurées après le péché de nos premiers parens Adam et Eve, qui perdirent la grâce originelle par la désobéissance. Mais despuis elles se sont mesme enviellies, car l'on voit maintenant beaucoup plus de vanité qu'autrefois , plus d'avarice, plus de convoitise des playsirs mondains, plus d'ambition pour les honneurs et grandeurs*. Je me *Cf. I Joan., h, 16. souviens qu'au temps où j'estois jeune garçon, l'on ne voyoit point tant de pompe, les enfans alloyent vestus plus simplement; mais à cette heure il faut tant despendre
de choses pour la vanité que rien plus ; les dames de Paris sont tousjours à songer à inventer de nouvelles vanités pour despendre le bien de leurs maris. Ainsy on vit au monde selon le viel homme. Qu'est-ce que vivre selon le viel homme ? C'est vivre comme les mondains : ils convoitent perpétuellement les richesses pour en avoir tousjours davantage, ils n'en sont jamais assouvis ; ils pourchassent les grandeurs à fin d'estre estimés par dessus tous ; ils suivent leur playsir brutal, sensuel et infâme, sans s'arrester ; veulent estre maistres d'un chacun et ne recevoir la correction de personne ; ayment leur propre chair et leurs commodités en tout. Voyla le viel homme que saint Paul dit qu'il faut crucifier, pour vivre selon le nouveau en justice et vérité. Le viel homme c'est nostre premier père Adam et nostre première mère Eve. Nous avons receu d'eux le péché et toutes les passions que nous avons : la colère, la convoitise qui nous fait désirer des biens, des honneurs ; l'amour à la propre estime, la tendreté sur soy mesme qui fait que l'on ayme tant la liberté et que l'on n'ayme pas la sujétion. Or, il faut mortifier tout cela pour venir en Religion, et prendre des habitudes toutes contraires au monde pour vivre selon le nouvel homme. On ayme sa liberté, et icy il se faut assujettir aux Règles, à l'obéissance et aux commandemens des Supérieurs. Au monde l'on ayme et chérit fort la propre estime, et en Religion il faut prattiquer l'humilité par dessus tout, car qui s'exerce bien en cette vertu il a bien tost toutes les autres. Nostre Seigneur l'a prattiquée souverainement et au suprême degré, car il n'y a créature au monde, non pas mesme tous les Saints ni tous les Anges ensemble, qui puisse atteindre à l'humilité de nostre Sauveur et Maistre. En Religion on doit vivre en une parfaitte chasteté, contraire à la liberté de la chair et du sang ; en une parfaitte pauvreté, contraire aux richesses et commodités dont le monde fait tant de cas ; mortifier son jugement, qui est une chose bien difficile, l'affection que l'on a pour son propre repos, l'ayse que l'on prend à l'oraison avec Dieu pour jouir de ses suavités.