‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 111 sur 273 · XXIII. Pour une Vèture · texte numérisé non relu

XXIII. Pour une Vèture

Encores que cette dernière prétention paroisse bonne, ce n'est pourtant pas l'intention pour laquelle les Religions sont instituées : c'est à fin de servir plus parfaitement à Dieu et se despouiller du viel homme pour se revestir du nouveau, car entrant en Religion il n'y faut point apporter les coustumes du monde. Saint Basile escrivant à S}mcleticus *, qui de sénateur s'estoit * Vide supra,p. 136. fait Religieux, il luy mandoit : O mon frère, qu'as-tu fait? « Tu as desfait un sénateur et tu n'as pas fait un Religieux. » Tu n'es plus sénateur, car tu as quitté cette charge ; tu n'es pas bon Religieux, d'autant que tu vis avec les coustumes que tu as portées du monde. O ma chère fille, si vous voulez demeurer en Religion il n'y faut point apporter les mœurs du monde, mais vous despouiller du viel homme : de ces petites esmotions de colère que l'on ressent quand on nous reprend, car personne n'ayme la correction ; de ces tendretés sur nous mesme quand on nous contrarie, de ces larmes de compassion et ces petits ressentimens d'impatience aux contradictions qu'on nous fait sur nos humeurs et inclinations, de la propre estime de nous mesme, du désir d'estre estimé de bonne mayson et quelque chose de plus que les autres. Oh nous sommes tous esgaux, car nous sommes tous enfans de mesme père et de mesme mère, d'Adam et d'Eve ; c'est donc une grande folie de se glorifier de sa race.

Il se faut despouiller de tout cela. Ce n'est rien de quitter ces habits extérieurs que nous voyons pour prendre ceux de la Religion, si nous ne prenons les habitudes et les mœurs d'icelle. Combien a-t-on veu de personnes devenir saintes sous des habits de soye, de satin, de velours, de drap d'or? tesmoin sainte Radegonde reyne de France, sainte Elizabeth reyne d'Hongrie, sainte Elizabeth reyne de Portugal, et tant d'autres ; de manière que ce n'est rien de quitter ses habits extérieurs si on ne se revest des nouveaux en justice et vérité. L'Eglise fait encores cette prière * : Dieu « vous veuille des- * Vide supra, p.202. pouiller du viel homme et vous reveste du nouveau, » pour nous monstrer que toute nostre force vient de

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Dieu. Aussi lors que saint Paul pria Nostre Seigneur de le délivrer de ses infirmités, il luy respondit : Paul, ma grâce te suffit, car ma vertu se perfectionne * il Cor., xn, 8-10. en ton infirmité*. Qu'est ce à dire cela : ma vertu se perfectionne en ton infirmité ? C'est à dire en nostre foiblesse , lors que nous croyans plus infirmes pour entreprendre le bien, nous nous appuyons totalement en Dieu, reconnoissans nostre petitesse et que nous ne pouvons rien de nous mesmes sans la grâce divine. Oh ! il nous faut bien humilier, car par cette vertu nous nous rendrons aggreables à la divine Majesté et nous transformerons en Nostre Seigneur.

Saint Augustin avoit esté grandement bien nourri, et avoit vescu longuement emmi les habitudes du monde. Un jour estant en un jardin sous un figuier, il entendit comme des voix de petits enfans, qui chantoyent si mélodieusement que jamais il n'en avoit ouf de pareilles. Sans doute c'estoyent les Anges qui chantoyent en musique et disoyent : « Prens et lis, prens et lis. » Ils vouloyent qu'Augustin leust les Epistres de saint Paul qu'il avoit auprès de soy. Il prend le livre, et l'ouvrant il trouve

* Cap. xin, 13, 14. l'Epistre que l'Apostre escrivoit aux Romains * : Ne

soyez ivrognes, ne soyez faiseurs de banquets, fuyez la

* Confess., 1. vin, conversation des femmes, et ce qui s'ensuit *. Or, Nostre

Seigneur disoit au cœur de saint Augustin : Changezvous des vielles habitudes, n'aymez point tant les festins, les playsirs, les vaines conversations, despouillez-vous du viel homme et vous reveste\ du nouveau.

Pour paroistre devant le Père éternel il se faut revestir des livrées de son Fils et mespriser tout ce dont le monde fait tant d'estat. Isaac estant malade et devenu viel, eut envie de manger de la venaison ; il dit à Esaù : Mon fils, si tu m'apportes de la venaison je te donneray ma bene- * Gen., xxvii, 1-39. diction sacerdotale. Je ne raconteray pas toute l'histoire *, car il n'est pas nécessaire. Rebecca ayant ouy ce qu'Isaac avoit dit à Esaù, print un chevreau qu'elle accommoda en guise de venaison, puis le fit porter par Jacob à son père à fin qu'il eust sa bénédiction (Dieu ne permit pas qu'elle vinst à Esaù). Mais pour mieux tromper Isaac,

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