‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 122 sur 273 · XXV. Pour la fête des saints Côme et Damien · texte numérisé non relu

XXV. Pour la fête des saints Côme et Damien

asseurez que vous avez l'humilité et que vous n'avez pas la charité, vous ne dites rien qui vaille. L'humilité est une petite vertu et la moindre de toutes en apparence, qui, de sa condition et nature, penche tousjours en bas parce qu'elle se cache et anéantit au fond de la terre et du néant ; la charité c'est la première, la plus excellente et la plus relevée, car elle embrasse Dieu , et néanmoins elle se veut unir à l'humilité avec laquelle elle est mariée.

Lors que les mondains voyent une personne dévote ils disent incontinent qu'elle est sainte ; et si vous leur demandez : Pourquoy est-elle sainte ? Parce, vous respondront-ils, qu'elle demeure long temps aux églises, qu'elle recite quantité de chapelets et entend beaucoup de Messes. Cela est bon ; mais encores, pourquoy est-elle sainte ? Parce qu'elle communie si souvent. Voyla qui est bon ; mais pourquoy encores est-elle si sainte? Parce qu'elle jette tant de larmes en l'oraison. Cela est bon quand Dieu les donne ; mais que fait-elle encores pour estre si sainte que vous dites ? Elle donne souvent l'aumosne. Bon, tout cela est bon ; mais a-t-elle de la charité et de l'humilité ? car si elle n'en a, je ne fais point d'estat de tout le reste ; ses vertus ne sont que des fantosmes et non des vrayes et solides vertus. Regardez cet Evesque de l'Apocalypse * qui disoit en soy mesme : *ubi contra. Je suis riche et sçavant, je suis éloquent, je suis eslevé en dignité. Nostre wSeigneur voyant sa présomption luy fit escrire une petite lettre par laquelle il luy mandoit : Tu penses estre riche, mais tu es très pauvre, tu es misérable. (Il y a des pauvres qui ne sont pas misérables parce qu'ils sont sains, forts et gaillars, de sorte qu'ils peuvent gaigner leur vie.)

Plusieurs diront à Nostre Seigneur au jour du jugement : Seigneur, nous avons fait des miracles en ton nom, nous avons guéri les malades en ton nom, nous avons ressuscité des morts en ton nom. Et nostre Sauveur leur respondra : Je ne vous comtois point, ouvriers d'iniquité*. Vous avez, de vray, fait toutes • Matt, vu, aa, 33 ; ces choses là en mon nom, mais non pas selon mon

Sfrm. III 15

Lucas, xin, 27.

226 Sermons recueillis

nom; c'est pourquoy je ne vous connois point, et vous * Joan., xiu, 8. n'aure^ aucune recompense va part avec moy *. En fin, mes chères Sœurs, vous voyez que sans l'humilité et la charité nous ne sommes rien. Cet Evesque avoit de vray des grans talens et richesses intérieures, mais parce qu'il n'avoit pas ces deux vertus et qu'il estoit enflé d'orgueil et de vanité en soy mesme, devant Dieu il est pauvre et vuide de tout bien. Si vous pensiez avoir la charité sans l'humilité vous vous tromperiez, car ce seroit faire comme celuy qui voudroit poser le couvert d'une mayson sans avoir auparavant fait le fondement et les murs ; il seroit certes un grand sot. La charité est le couvert et le toit de tout l'édifice de la perfection chrestienne et l'humilité en est le fondement, de sorte qu'elle vient en l'ame devant la charité pour luy préparer le logis.

La sainte et vraye humilité fait que l'ame se tient fort rabaissée devant Dieu. Et non seulement devant Dieu, car cela est facile (il est bien aysé à une mouche de se tenir pour rien au respect d'un éléphant), mais devant les créatures; s'estimant la moindre et la plus imparfaite de toutes, elle s'anéantit, s'abaisse, se tient pour vile, abjecte et dénuée de tout bien. Non seulement elle se reconnoist pour telle en soy mesme, mais ce qui est plus parfait, elle veut, désire et se resjouit que tout le monde la regarde et traitte pour telle. Il y en a encores plusieurs qui se croyent misérables, imparfaites, viles et abjectes, mais celles qui veulent estre traittées pour telles sont rares. C'est cette humilité qui a fait enfuir du monde ces âmes religieuses pour s'aller cacher en la sainte Religion. Voyant qu'elles n'estoyent rien qui vaille et qu'elles ne meritoyent pas que le monde les regardast, elles se sont retirées pour estre estimées de luy viles et abjectes.

I Cor., iv, 13. Ne sçavez-vous pas que le grand saint Paul dit * que

luy et les autres Apostres, parce qu'ils servoyent leur Maistre^et mesprisoyent le monde, estoyent réputés des mondains comme les excremens du monde, les balayeur es et peleures des pommes, qui sont des choses si viles et que l'on jette là ? Voyez comme il parle, ce divin

Page 1