XXVIII. Pour la fête de la Purification
Nostre Seigneur l'a tellement chérie qu'il a mieux aymé mourir que d'en laisser la prattique. Il a dit luy mesme * : Il n'y a point de plus grand amour que *Joan., Xv, 13. de mettre sa vie pour la chose aymée. Or, il a vrayement donné sa vie pour cette vertu, car il a fait en mourant le plus excellent et le plus souverain acte d'humilité qui se puisse jamais imaginer. L'Apostre saint Paul*, pour nous faire concevoir en quelque façon l'amour * Philip., n, 8. que nostre Sauveur portoit à cette sainte vertu, dit qu'il s'est humilié jusques à la mort et à la mort de la croix, comme voulant dire : Mon Maistre ne s'est pas humilié seulement pour un temps ou pour quelques actions particulières, ains jusques à la mort, c'est à sçavoir dès l'instant de sa conception et puis tout le temps de sa vie jusques à la mort ; et non seulement jusques là, mais il l'a voulu mesme prattiquer en mourant. Et enchérissant cette humilité il adjouste : et la mort de la croix, mort la plus ignominieuse et pleine d'abjection sur tout autre genre de mort.
Par ce divin exemple nous sommes enseignés qu'il ne nous faut pas contenter de prattiquer l'humilité en quelques actions particulières ou pour un temps seulement, ains tousjours et en toutes occasions ; non pas seLilement jusques à la mort, mais jusques à la mortification de nous mesmes, humiliant ainsy l'amour de nostre propre estime et l'estime de nostre propre amour. Il ne se faut pas amuser à la prattique d'une certaine humilité de contenances et parolles, qui consiste à dire que nous ne sommes rien et à faire tant de révérences et d'humiliations extérieures que vous voudrez, et que sçay-je moy, choses semblables qui ne sont rien moins que l'humilité mesme. Or, celle-cy pour estre bonne, doit non seulement nous faire connoistre, mais reconnoistre pour des vrays néants qui ne méritons pas de vivre ; elle nous rend souples, maniables et sousmis à un chacun, observant par ce moyen ce précepte du Sauveur qui nous ordonne de renoncer à nous mesmes si nous le voulons suivre*. *Matt., xvi, 24.
Il y en a plusieurs qui se trompent grandement en ce qu'ils pensent que l'humilité ne soit propre à prattiquer
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que par les novices et commençans, et que dès qu'ils ont fait un peu de chemin en la voye de Dieu ils se peuvent bien relascher en cette prattique. Certes, s'estimans
*Rom., i, 22. desja assez sages, ils se trouvent estre bien sots*, car
ne voyent-ils pas que Nostre Seigneur s'est humilié jusques à la mort, c'est à dire tout le temps de sa vie? O que ce divin Maistre de nos âmes sçavoit bien que son exemple nous estoit nécessaire, car il n'avoit nul besoin de s'abaisser, et néanmoins il a voulu persévérer à ce faire parce que la nécessité estoit en nous. O que la persévérance est grandement requise en ce sujet, car combien en a-t-on veu qui ayans fort bien commencé en la prattique de l'humilité se sont perdus faute de persévérance. Nostre Seigneur n'a pas dit : Celuy qui commencera,
*Matt.,x, 22, xxiv, ains celuy qui persévérera en humilité sera sauvé*. Qu'est-ce qui fit pécher les Anges sinon le défaut d'humilité ? car si bien leur péché fut une désobéissance, néanmoins, pour prendre toutes choses en leur origine, ce fut l'orgueil qui les fit désobéir. Le misérable Lucifer commença à se mirer et contempler, puis il passa de là à s'admirer et complaire en sa beauté, sur laquelle complaisance il dit : Je ne servir ay point, et secoua ainsy
* Is., xiv, 13, 14; le joug de la sainte sousmission *. Il avoit bien rayson
Jerem., 11, 20. , . , t1 ,
de se mirer et considérer son excellente nature, mais non pas pour s'y complaire et en tirer de la vanité. Ce n'est point mal de se considérer soy mesme pour glorifier Dieu des dons qu'il nous a faits, pourveu que nous ne passions à la vanité et complaisance sur nous mesmes. C'est une parole des philosophes, mais qui a esté approuvée pour bonne par les docteurs chrestiens : « Connois-toy toy
* Socratis dictum ; mesme *, » c'est à dire, connois l'excellence de ton ame ex inscript. Deiph. à fin de ne la point avilir ni mespriser# Cependant il faut
tousjours demeurer dans les termes et limites d'une sainte et amoureuse reconnoissance envers Dieu de qui nous
* Ps. xcix, 3. dépendons et qui nous a faits ce que nous sommes *.
Nos premiers pères et tous les autres qui ont péché ont presque tous esté esmeus à ce faire par l'orgueil. Nostre Seigneur, comme un bon et amoureux médecin de nos âmes, prend le mal en sa racine, et au lieu de