XXIX. Pour le Vendredi-Saint
Seigneur, non seulement parce qu'il estoit son Dieu, mais
aussi parce qu'il estoit son Fils très cher et très aymable.
Grande fut la constance de la très sainte Vierge et du
bien aymé Disciple ; c'est pourquoy celuy cy fut favorisé
du don que sa bonté luy fit de sa très sainte Mère, Mère
la plus aymable qu'il soit possible d'imaginer. Cette
vertu de constance et générosité d'esprit a tousjours
esté grandement chérie de Nostre Seigneur au dessus
de plusieurs autres. L'amour de Nostre Dame estoit
vrayement plus fort et plus tendre qu'il ne se peut dire,
et par conséquent sa douleur plus véhémente que toute
autre en la Mort et Passion de Jésus Christ ; mais comme
cet amour estoit selon l'esprit, conduit et gouverné par
la rayson, il ne produisit point de mouvement desreglé
en l'affliction qu'elle ressentit se voyant privée de son
Fils, qui luy causoit une consolation incomparable. Elle
demeura donc, cette très glorieuse Mère, ferme, constante
et parfaittement sousmise au bon playsir de Dieu, qui
avoit décrété que Nostre Seigneur mourroit pour le salut
et rédemption des hommes.
Il nous faut passer outre, car je n'ay pas le temps de m'arrester beaucoup sur ce sujet, bien que je prendrois playsir de finir sur cette sainte délicatesse spirituelle, c'est à dire cet amour cordial et tendre que nostre cher Maistre désire tant que nous ayons les uns pour les autres. Nostre Seigneur fut donques appelle Sauveur, et à très juste rayson, puisqu'il l'approuva luy mesme et en fit tout particulièrement l'office sur la croix, comme nous avons dit. Car si bien tout ce qu'il a fait durant le cours de sa vie mortelle a esté pour nous sauver et en intention de satisfaire pour nous vers son Père céleste, néanmoins ce qu'il opéra en sa Mort et Passion est appelle l'œuvre de nostre Rédemption par excellence, comme en estant l'abbregé. Mais il ne se monstra pas seulement digne du nom de Jésus, ains encores de celuy de Nazaréen ; et cecy est le deuxiesme point de nostre discours et la deuxiesme parolle de ce tiltre sacré que j'ay regardé et considéré sur l'autel de la Croix, dédié non au Dieu inconneu mais au Dieu mesconneu*. Le doux Sauveur de nos âmes 'Vide supra, p. 267.
278 Sermons recueillis
voulut qu'on le nommast Jésus de Nazareth pource que
* Vide ad cale BiH. Nazareth est interprété ville fleurie ou fleurissante*; et I45. ' luy mesme, au Cantique des Cantiques, avoit voulu estre
* Cap. 11, 1. appelle la fleur des champs et le lys des vallées *.
Or, pour nous monstrer qu'il n'estoit pas seulement une fleur, ains qu'il estoit un bouquet composé de l'assemblage des plus belles et plus odoriférantes fleurs que l'on sceust rencontrer, il a voulu garder le nom de fleurissant sur l'arbre de la croix. Mais dites-moy, Nostre Seigneur n'estoit-il pas sur icelle une fleur plustost flétrie, fanée et passée que non pas fleurie ? Regardez-le, de grâce, comme il ose se nommer fleuri, puisqu'il est si transi, tout couvert et sali de crachats infects et puants, les yeux hâves et ternis, sa face meurtrie de coups, pasle et décolorée à force de douleurs et d'avoir respandu son sang très béni. Bref, les douleurs de la mort s'estoyent *Pss.xvn,5,cxiv,3. desja saisies de toutes les parties de son corps*.
O mes chères Filles, grandes et belles à merveille sont les fleurs que cette bénite plante de la Mort et Passion de Nostre Seigneur fit esclore et espanouir tandis qu'il estoit sur la croix. Elles seroyent trop longues à vous les rapporter toutes, c'est pourquoy je me contenteray d'en remarquer quatre tant seulement, lesquelles je ne feray que toucher en passant, les laissant par après considérer le reste de cette journée à une chacune de vous autres, à fin que leurs odeurs très aggreables puissent parfumer toutes vos âmes et les embaumer d'un saint propos de les odorer souventesfois, ainsy que le Sauveur le désire pour vostre avancement en la perfection. Ces quatre fleurs ne sont autre que quatre vertus des plus remarquables et des plus nécessaires. La première est la très sainte humilité, laquelle comme la violette respand une odeur extrêmement suave en la mort de Nostre Seigneur ; la seconde est la patience, la troisiesme, la persévérance, et la quatriesme est une vertu grandement excellente qui est la très sainte indifférence.
Quant à la première, Nostre Seigneur ne prattiqua-t-il pas au temps de sa Passion l'humilité la plus profonde, la plus véritable et sincère qui se puisse imaginer, ains