XXIX. Pour le Vendredi-Saint
la plus inimaginable, dans tous les tourmens et abjections qu'il endura ? Ne prattiqua-t-il pas cette vertu tout le temps de sa vie ? Elle fut certes très grande en ce que se pouvant faire appeller Hierosolymitain ou bien de Bethléem, ville où il estoit né et qui appartenoit à son grand père David, il ne le voulut néanmoins pas, pour monstrer qu'il choisissoit tout au contraire des grans de ce monde, lesquels prennent les noms les plus honnorables qu'ils peuvent. Mais quant à luy, il choisit le nom de la moindre ville qu'il peut, gardant tousjours pour son partage l'abjection, la pauvreté et la bassesse.
Or, les Evangelistes * nous disent que soudain que * Matt., xxvn, 45 ; nostre Sauveur eut prononcé les trois premières paroles xx"£ '^v '33>' ucae' que nous avons remarquées, les ténèbres se firent sur toute la face de la terre par l'espace de trois heures et le soleil s'ecclipsa, non que cette ecclipse fust naturelle, ains elle arriva extraordinairement. La lune ayant rebroussé sa course et se venant opposer devant la lumière du soleil, les ténèbres s'ensuivirent. En quoy certes je m'imagine que la lune fit un extrême playsir aux estoilles, à fin qu'elles eussent l'honneur de venir respandre leur lumière en la présence de ce vray Soleil de justice *, qui sans doute sembloit s'estre ecclipse tant * Malach., ult., 2. sa couleur estoit ternie. Cette fleur estoit flétrie par les douleurs mortelles dont il estoit desja environné, de sorte qu'il sembloit expiré, car durant tout ce temps là il ne dit pas un seul mot , ains observa un très profond silence par l'espace de trois heures ; d'où vient que l'on a tousjours ordonné quelques heures de silence en tous les monastères bien reformés, pour imiter celuy de Nostre Seigneur en la croix.
Mais que pensez-vous qu'il faisoit, ce doux Sauveur de nos âmes, durant ce silence ? Il rentroit en soy mesme et consideroit le mystère de son abjection ; car l'humilité, qu'est-ce autre chose sinon un rentrement en nous mesme pour nous considérer plus meurement ? Et que cela ne soit ainsy il nous le fait entendre par ce qu'il dit par après : Mon Dieu, mon Dieu, pour quoy m'avez * Ps- xxr» r>' Matl->
, ; . ,*■> A ., , r A. xxvn,46;Marc.,xv,
vous délaisse* r Ayant considère sa pauvreté, non tant 34.
280 Sermons recueillis
extérieure que beaucoup plus intérieure, il eslança cette parole de parfaite humilité, faisant connoistre sa disette, son abjection et son délaissement. Il ne faut néanmoins pas entendre que le Père céleste l'eust abandonné d'un abandon tel qu'il eust retiré sa protection paternelle pour un Fils tant aymable, car cela ne se peut, puisqu'il estoit joint et uni à la Divinité. Mais quant au sentiment de cette très sainte protection et union, il estoit retiré tout entièrement en la pointe de son esprit, le reste de l'ame estant absolument délaissé à la merci de toutes sortes de peines et d'afflictions, si qu'il se print à dire : Pourquoy m'aveç-vous abandonné ? Durant le cours de sa vie il avoit tousjours, ou pour l'ordinaire, receu quelques consolations ; il tesmoignoit aucunesfois de ressentir de la joye en la conversion des pécheurs, comme *Lucae,xv,4-io, 32. il le disoit aux Apostres*; mais en sa Mort et Passion il n'en avoit aucune, tout luy servoit d'affliction, de tourment et d'amertume. Grande donc fut sa pauvreté intérieure, et grand l'acte d'humilité qu'il fit en nous la donnant à connoistre.
Mais encores, que pensons-nous que nostre doux Sauveur fist durant ce long silence ? Pour moy je crois sans doute qu'il regardoit tous les enfans de la Croix, et tous les hommes voirement bien, mais plus spécialement ceux *Cî.lntrod.alaVie qui tireroyent du fruit de sa Mort et Passion*. Il nous xm- Tr.deVAm.de consideroit tous les uns après les autres, méditant les Dieu, 1. XII, c xii. movens requis pour nous appliquer le mérite de ses *Vide Entretien IV, souffrances. * O Dieu, quelle douceur du cœur de nostre p^j, U. 35-38. Cf! Maistre qui nous aymoit si chèrement; nous, dis-je, et supra, P.i4s,not.(i). ceux mesme qui estoyent en l'acte du péché le plus énorme que jamais homme puisse faire ! car il n'y a point de plus grand péché que de haïr Dieu qui n'est en façon quelconque capable d'estre haï en soy mesme. Non, cette haine ne se peut trouver qu'au cœur des hommes forcenés de desespoir et de rage à cause des véhémentes douleurs qu'ils souffrent ; et cela fait que quelquefois ils haïssent Dieu et sont du tout incapables * Vide lbid.,11. 38, de l'aymer. * Mais quant aux Juifs qui crucifièrent Nostre 39, et p. 66, 1. 1. Seigneur, le péché qu'ils commirent fut un monstre