XXIX. Pour le Vendredi-Saint
de meschanceté ; et néanmoins Nostre Seigneur avoit des pensées d'amour pour eux, prévoyant les moyens qu'il leur vouloit donner pour tirer le fruit de sa sainte Passion.
Cecy appartient desja à la seconde fleur que nous avons pris à considérer, qui est la patience. Cette patience fut grande plus qu'il ne se peut dire ; car jamais l'on n'entendit nulle plainte sortir de la bouche du Sauveur *, il ne rendit nul tesmoignage, comme nous faisons * Is., un, 7. nous autres, de la grandeur de sa souffrance à fin d'esmouvoir ceux qui estoyent presens à compassion sur luy. Ses douleurs estoyent indicibles. Je vous laisse à penser : estant attaché avec des clous sur la croix, navré dès la teste jusques aux pieds en telle sorte qu'il n'avoit qu'une seule playe qui tenoit tout au long de son très sacré corps*; ses os tout disloqués. Et quant aux * Cf. Ibid., 1, 6. douleurs intérieures, elles estoyent sans comparaison plus grandes. Or, cette parolle que nous disions nagueres ne fut nullement prononcée pour se plaindre, ains seulement pour nous enseigner comme au fort de nos peines intérieures, delaissemens et abandonnemens spirituels nous nous devons addresser à Dieu et ne nous plaindre qu'à luy mesme qui seul doit voir nostre affliction, ne souffrant pas que les hommes s'en apperçoivent sinon le moins qu'il se peut.
Mais quelle fut la douleur de nostre Maistre oyant ces détestables blasphèmes que ses ennemis vomissoyent contre luy et contre son Père céleste, et voyant que leur rage ne se pouvoit assouvir à force de le tourmenter? Sans doute, cela luy outreperçoit le cœur plus sensiblement encores que les clous ne perçoyent ses pieds et ses très bénites mains. Et en outre, quel devoit estre l'attendrissement que luy causoit la douleur de sa très sainte Mère qui l'aymoit si chèrement? Les cœurs du Fils et de la Mère se regardoyent avec une compassion nompareille, mais aussi avec une générosité et constance incomparables ; car ils ne se plaignoyent point, ils ne destournoyent point leur veùe l'un de dessus l'autre pour rendre leur peine moins sensible, ains ils se regardoyent
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fixement. Bref, il n'est pas en nostre pouvoir de descrire ni mesme imaginer quelles furent les souffrances de nostre Maistre en sa Passion.
Cependant il ne se plaignit jamais. (*) Il dit bien voi-
* Joan., xix, 28. rement qu'il avoit soif*, mais quoy qu'il fust très vray,
helas, il ne demanda pourtant pas à boire, car c'estoit du salut des âmes qu'il estoit altéré. Il manifesta néanmoins simplement sa nécessité pour nostre instruction, si vous le voulez prendre en ce sens ; après quoy il fit un acte de très grande sousmission, car quelques uns luy ayant tendu au bout d'une lance un morceau d'esponge trempé dans du vinaigre pour le désaltérer, il le sucça
* Ibid., ff. 29, 30. avec ses très bénites lèvres *. Chose estrange ! il n'igno-
roit pas que c'estoit un breuvage qui augmenteroit ses peines, néanmoins il le prit tout simplement, sans rendre nul tesmoignage que cela luy faschoit ou qu'il ne l'eust pas trouvé bon, pour nous apprendre avec quelle sousmission nous devons prendre ce qui nous est ordonné quand nous sommes malades, voire quand nous serions en doute que cela pourroit accroistre nostre mal ; et de mesme devons-nous faire des viandes qui nous sont présentées, sans rendre tant de tesmoignages que nous en sommes degoustés et ennuyés.
Helas ! si nous avons tant soit peu de mal nous faisons tout au contraire de ce que nostre très doux Maistre nous a enseigné, car nous ne cessons de nous lamenter et de nous plaindre ; nous ne trouvons pas assez de gens, ce semble, pour leur raconter toutes nos douleurs par le menu. Nostre mal, pour petit qu'il soit, est incomparable, et ceux que les autres souffrent ne sont rien en comparaison ; nous sommes plus chagrins et impatiens qu'il ne se peut dire ; nous ne trouvons rien qui aille comme il faut pour nous contenter. En fin c'est grande compassion de voir combien nous sommes peu observateurs de la patience de nostre Sauveur, lequel s'oublioit de ses souffrances et ne taschoit point de les faire remarquer
( 1 ) La suite de cet alinéa et le suivant forment une partie de l'Entretien De ne rien demander. (Voir ci-devant, p. 13, note (1), et au tome VI de cette Edition, les pp. 387, 388 et la Table de correspondance.)