‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 163 sur 273 · XXX. Pour le mardi de Pâques · texte numérisé non relu

XXX. Pour le mardi de Pâques

estant appellée vision de paix*, nous ne devons pour- •Videadcaic.Bibi.

tant pas croire que ce qu'il a fait pour ces deux il le

veuille faire pour tous. Saint Thomas ne receut pas cette

faveur qu'il ne fust retourné en l'assemblée des autres

Apostres*. Si nous ne vivons en paix et en union les * Joan., xx, 24, 26.

uns avec les autres nous ne devons pas attendre de

recevoir la grâce de voir Nostre Seigneur ressuscité.

La troisiesme condition de cette paix est que nous l'ayons avec nous mesme ou en nous mesme ; ce que pour mieux entendre il faut sçavoir ce que nous asseure très bien le grand Apostre *, que nous avons deux par- * Rom., vu, 21-25; ties en nous lesquelles se font une perpétuelle guerre : l'esprit et la chair. La chair convoite contre V esprit, et V esprit a ses lois tout à fait contraires à celles de la chair. Une chacune de ces deux parties a ses adherens et ses forçats. La chair a la partie concupiscible et certaines facultés et sens communs à l'ame qui guerroyent en sa faveur contre l'esprit. L'esprit n'a pour toutes ses forces que trois soldats qui combattent pour luy, et lesquels encores font à tous propos des faux bonds et des cheutes en la fidélité qu'ils doivent à leur capitaine, se rangeant du costé de la chair pour combattre pour elle contre l'esprit mesme qui est leur maistre.

Or, si ces soldats estoyent fidèles, l'esprit n'auroit aucune crainte, ains il se moqueroit de ses ennemis, comme font ceux qui, ayans des munitions suffisantes, se trouvent au donjon d'une forteresse imprenable; et ce, bien que les ennemis soyent aux fauxbourgs, voire que la ville fust prinse, ainsy qu'il arriva en la citadelle de Nice, devant laquelle les forces de trois grans princes n'estoyent pas capables d'estonner ceux qui estoyent au donjon (0. De mesme, l'esprit qui est le donjon de l'ame, demeurant retiré en soy mesme, ne craint rien, pourveu qu'il soit accompagné de ses trois soldats, l'entendement,

(1) Cette phrase embarrassant l'éditeur de 1641, il en a supprimé la seconde partie, qui doit en effet contenir une erreur de rédaction. Le Saint a probablement fait allusion au siège que la ville de Nice soutint en 1543, non pas contre trois princes, mais contre les efforts réunis de la France et de la Porte Ottomane.

29^ Sermons recueillis

la mémoire et la volonté. Le monde, le diable et la chair ayans bandé toutes leurs forces contre luy ne peuvent aucunement Fespouvanter ; ils brouilleront bien quelque chose, se servant des autres facultés de Famé, mais pourtant, en vertu de la paix que Nostre Seigneur nous a acquise, ils ne sçauroyent nullement luy nuire. Si l'esprit vit en bonne intelligence avec ces trois serviteurs il se moquera tousjours de ses ennemis et ils resteront vaincus.

Ce sont les vrayes armes des Chrestiens que la paix ; avec icelle ils demeureront victorieux en tous combats. Mais si elle manque, et que cette intelligence entre l'esprit et l'entendement, la mémoire et la volonté vienne à défaillir, tout est perdu; indubitablement l'homme périra. Lors que l'entendement se tient ferme en la croyance des choses que la foy nous enseigne ou que Nostre Seigneur nous a apprises, il a une force incomparable au dessus de celle de la chair, laquelle n'est que foiblesse au prix de celle là. Mais quand il vient à escouter les raysons et les harangues que la chair luy représente pour le destourner de cette attention aux divines vérités, incontinent tout est perdu ; l'expérience s'en fait tous les jours.

Matt., v, 3, 10. Nul ne peut douter que nostre cher Maistre n'ayt dit* :

Bienheureux les pauvres et ceux qui souffrent persécution; et l'entendement, au lieu de demeurer fermement attentif à cette vérité, va recevoir la suggestion que la chair luy représente qu'il faut avoir des biens et beaucoup, à fin de luy donner ses ayses et commmodités : voyla quant et quant la guerre. La chair dicte misérablement à l'entendement que les pauvres ne sont pas estimés ; il escoute ces opinions, le voyla perdu. En somme, tout ce que la chair désire est absolument contraire à l'esprit qui, estant esclairé de la lumière céleste, ne peut s'empescher de voir que ces raysons inspirées par la chair sont bestiales et impertinentes, et qu'il ne les sçauroit approuver. Il souffre par ce mo}^en une très grande guerre, voyant l'un de ses soldats presque gaigné, et bien souvent tout à fait perdu. Nous disons voirement tous

Page 1