XXX. Pour le mardi de Pâques
l'oraison, le prochain que j'ayme voirement bien ; cependant mon dessein principal estant de n'aymer que Dieu, fait que j'ayme toutes ces choses et que je m'en sers, mais ce n'est qu'en passant, pour m'exciter à l'aymer davantage, et tousjours plus parfaitement, car tel est mon vouloir et je n'en veux jamais point d'autre.
En fin finale, si nous voulons avoir la paix en nous mesme il ne faut avoir qu'une seule volonté, ainsy que nous avons dit, non plus que, saint Paul qui ne pretendoit sçavoir et prescher qu'une seule chose, Nostre Seigneur Jésus Christ crucifié*. C'estoit là toute sa doctrine, en *VidesuPra,p.294. cela consistoit toute sa science ; en cette mort de Nostre Seigneur il occupoit toute sa mémoire, et en ce seul amour du Crucifié il avoit arresté tous ses désirs et toutes ses volontés. Ainsy puissions-nous faire, mes chères âmes, car nous posséderons comme luy la vraye paix ; nos puissances et nos facultés estans toutes ramassées en nous mesme, nostre doux Sauveur, pour l'amour duquel nous les aurons accoisées, ne manquera pas, sans doute, d'estre en nous et de nous apporter cette paix qu'il donne aujourd'huy à ses Apôtres bien aymés.
Mais, mon Dieu, quelle paix est celle cy, et qu'elle est différente de celle que le monde donne*! Les * joan.,xiv, 27. mondains se vantent aucunesfois d'avoir la paix, mais c'est une paix fausse, laquelle est en fin suivie d'une très grande guerre. Imaginez-vous, je vous supplie, de voir deux barques ou navires qui voguent sur la mer,, dont l'une soit celle où Nostre Seigneur estant avec ses Apostres, dormoit tout doucement. Pendant son sommeil les vents se lèvent, la tourmente se fait grosse, les vagues si impétueuses qu'elles semblent à tous momens faire périr le navire ; les Apostres bien esmeus du présent danger courent de proue en poupe et de poupe en proue ; en fin ils resveillent Nostre Seigneur, disant : Maistre, nous périssons, si tu ne nous secours. O pauvres gens, dequoy vous troublez-vous ? n'avez-vous pas avec vous le Sauveur qui est la vraye paix*? Alors * Vide supra, p. 292. Jésus leur dit : Que craignez-vous, gens de petite foy? n'ayez point peur. Incontinent il commanda à la
302 Sermons recueillis
•Matt., vin, 23-26; mer de s'accoiser, et le calme fut soudain fait*, le
Marc, iv, 36-40; ,. . ,, . J J
Luc*, vin, 23-25. divin Maistre persévérant en la paix avec laquelle il dormoit, qui procedoit de la candeur et pureté de son ame. Son bien aymé Apostre saint Pierre en fit tout de mesme après luy, car il dormoit paisiblement quand l'Ange le vint tirer de la prison, le soir devant le jour *Act.,xn, 6. auquel on le devoit faire mourir*; tant les vrays amis
de Dieu sont tranquilles et possèdent la paix que Nostre Seigneur leur a acquise.
L'autre barque dont je vous parle et qui représente la paix des enfans du monde, est celle où. estoit Jonas. La tempeste estant grande et les matelots ne sçachant plus que faire pour éviter le péril eminent auquel ils se voyoient presque réduits, s'en vont au fond du navire, où trouvant le pauvre Jonas qui dormoit, non d'un sommeil de paix mais d'un sommeil de détresse, ils luy dirent : Quoy, misérable, tu dors en cette affliction ! Et s'estant enquis d'où il estoit : Oh ! respondit-il, je suis un misérable homme qui fuis de devant la juste indignation de Dieu irrité contre moy. Ce qu'entendant, le patron du navire luy dit soudain : D'où viens-tu et d'où es-tu ? Jonas respondit derechef : Je suis un misérable * Jonas, 1, 4-15. homme. Et soudain les pilotes le jetterait en la mer *. De mesme en font les hommes pécheurs lors qu'ils pensent fuir l'ire de Dieu. Ils se vantent de dormir d'un bon repos, comme s'ils possedoyent la paix, mais en fin ils se trouvent bien trompés à leur resveil, se voyant environnés de mille troubles qui sont près de les précipiter en la mer des tourmens éternels, s'ils ne se repentent et ne se retournent du costé de la divine Bonté pour implorer sa miséricorde sur eux, à fin de pouvoir par leur contrition , recouvrer la grâce qu'ils ont perdue emmi leur paix et tranquillité. Cette paix devroit plustost estre appellée trouble, puisqu'elle se termine en fin en une inquiétude insupportable.
La paix, mes chères âmes, ne se trouve qu'emmi les enfans de Dieu et de l'Eglise, qui vivent selon la volonté divine en l'observance de ses commandemens. Mais beaucoup plus vraye et plus grande est celle que possèdent