XXXIII. Pour la fête de saint Augustin
Il y en a d'autres qui ne font que chanter, mais d'un air si mélodieux que Nostre Seigneur y prend playsir.
On raconte qu'un jour un grand seigneur acheta un petit oyseau qui cousta cinq cent septante escus ; c'estoit une grande somme et il y en avoit suffisamment pour acheter des chevaux. Les murmurateurs ne manquèrent pas, le monde a trop de prudence pour ne sçavoir à qui s'en prendre. Et qu'est-ce que cela ? disoyent les uns ; à quoy servira cet estourneau ? car ils l'appelloyent ainsy. On eust peu avoir tant et tant de chevaux qui auroyent rendu grand service à la mayson, et cet oyseau ne sert de rien. Hé, pauvres gens, que vous estes grossiers et terrestres ! Il est vray que les chevaux eussent esté utiles, mais ce petit estourneau ne l'est pas moins parce que, dans cette cage, il n'a autre soin et estude que de resjouir son maistre par son chant mélodieux ; il est mesme très content de perdre sa liberté pour demeurer en cette prison toute sa vie à fin de donner du contentement à son seigneur. Et de plus, c'est le playsir de ce seigneur : n'est-il pas maistre de son bien pour en faire ce qu'il luy plaist ? Cessez donques vos murmures, et que cela vous suffise puisqu'il le veut ainsy.
L'on en peut dire autant des âmes qui se sont enfermées dans les cloistres, lesquelles, comme des petits oyseaux, recréent leur Maistre par la mélodie de leurs chants ; elles quittent leur liberté, qui est la vie de l'ame, pour vivre en prison, et se privent de toutes sortes de contentemens pour le resjouir par leurs prières, souspirs et continuelles méditations. Et non seulement cela, mais de plus, ceux qui travaillent pour l'Eglise sont merveilleusement fortifiés pour s'acquitter de leurs fonctions et persévérer aux travaux qui les accompagnent, par cette douce harmonie , c'est à dire par les prières que les âmes religieuses appliquent pour ce sujet.
Saint Augustin a esté de ces chœurs et armées. Il ne s'est pas contenté de louer Dieu, comme nous avons dit, ains a tasché d'amener à luy plusieurs âmes, preschant les uns et donnant aux autres une manière de vie très parfaite. Ce qu'il fit estant Evesque, assemblant
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une multitude de prestres auxquels il donna sa Règle, entant sur un mesme tige la Religion et Testât séculier, en telle sorte que ses prestres estoyent Religieux et ses Religieux estoyent prestres. Et non content de cela, il reunit encores une quantité de filles auxquelles il bailla aussi une Règle.
Voyez -vous comme ce glorieux Saint disoit avec beaucoup de rayson : Je vous sacrifier ay un sacrifice de louange ? Il avoit en effect le cœur plein d'une grande douceur et gratitude. Il y a des hommes qui sont mesconnoissans des grâces et faveurs qu'ils ont receùes; cette ingratitude réside quelquefois en l'entendement, et fait qu'ils ne voyent point le devoir qu'ils ont à ceux qui leur font du bien. Certes, quand l'ingratitude est en l'entendement, elle est bien mauvaise et dangereuse et passe pour l'ordinaire en la volonté, la viciant en telle sorte qu'on ne veut point se reconnoistre redevable à personne. Telles sortes de gens sont très superbes et infectés d'une dangereuse maladie, car il leur semble que nul ne les sçauroit obliger, mais ils croyent au contraire qu'ils peuvent obliger tout le monde. Pour bien qu'on leur fasse ils se font accroire que cela leur est deu, et ne pensent pas qu'on leur puisse rien donner gratuitement ; ains, s'ils reçoivent quelques grâces, ils croyent qu'ils les ont méritées par quelque signalé service.
O Dieu, que c'est un vice espouvantable que cette ingratitude ! Saint Augustin n'en estoit nullement entaché, mais au contraire il se sentoit tellement redevable à ce bien aymé Sauveur de nos âmes qui l'avoit deslié des liens de ses péchés et vicieuses habitudes, qu'il se perdoit en la considération de l'amour qu'il portoit à son souverain Bienfacteur et Libérateur. Souvent en ses •Cf. Ps. xxxvin, 4. méditations son ame se fondoit d'amour* pour Celuy qui luy avoit fait de si grandes miséricordes ; voire, il fut tellement enivré des douceurs et suavités de cet amour, que, comme en ce qui est de la théologie il partage la gloire avec saint Thomas, aussi la partage-t-il avec saint Bernard en ce qui est de la dilection sacrée.