XXXIII. Pour la fête de saint Augustin
J'ay souvent dit qu'il y a deux amours : le premier est l'affectif, le second, l'effectif; et faute de les connoistre et sçavoir discerner il arrive de grans abus et tromperies. Le premier, qui est l'amour affectif, est désiré de tous ; et de vray, il est bon cet amour là. C'est luy qui fait qu'à l'oraison Ton a le cœur tout emmiellé et plein d'une douceur bien aggreable. O Dieu , que c'est une grande suavité ! On sent des presseures de cœur, des sentimens d'amour que le Saint Esprit donne comme grains sucrés ainsy qu'à des petits enfans pour nous attirer*. Cela est bon quand il vient de Dieu, et saint *Cf. introd. a laVîe
A -, . ,'« vi c 1 dévote, Partie IV,
Augustin la expérimente, a ce qu il contesse luy mesme c. xm. avec une grande sincérité lors qu'il dit * : O Dieu, Jésus, *Confess.,l.IX,c.i. Jésus, vous me desliiez des liens de mes péchés, mais à mesme temps vous me reliiez et menottiez avec ces liens, ces cadenes d'amour et de dilection. Oh, adjoustoit-il, où estois-je? où estoit ma liberté avant que vous l'eussiez liée de ces douces chaisnes qui me tiennent à présent en cette bienheureuse esclavitude ?
Voyez-vous, il ne parle que de sa liberté; si bien est-ce la plus riche pièce de l'homme, car, comme j'ay dit, c'est la vie de nostre cœur ; c'est donc le plus pretieux don que nous puissions faire. Aussi est-ce la dernière chose que nous quittons, et qui nous fait plus de peine à renoncer. C'est une pièce si excellente que le diable n'y peut toucher ; il tourne, brouille et roule bien tout à l'entour, mais il ne la sçauroit forcer. Dieu mesme qui nous l'a donnée ne la veut point avoir par force, et quand il demande que nous la luy donnions il veut que ce soit franchement et de nostre bon gré. Il n'a jamais contraint personne de le servir et ne le fera jamais. Il va bien nous piquant, crochettant nos consciences, rodant à l'entour de nos cœurs, nous sollicitant à nous convertir et donner tout à luy, mais de nous prendre par force, jamais. A la vérité, il le pourroit faire, car il a tout pouvoir, mais il ne le veut pas.
O Dieu, qui pourroit descrire ce parfait abandonnement, cet entier délaissement que saint Augustin fit à la divine Bonté de soy et de sa propre vie, qui n'est
Sermons recueillis
*Cf. S.Aug.,Enarr in Ps. xxxi, §§ 5, 6
autre que cette liberté? Je suis tout ravi quand je lis en Lib. ix, ce. i-iv. ses Confessions * ce qu'il en dit. Il s'estoit tellement donné soy mesme qu'il ne sçavoit plus ce qu'il estoit. Certes, on ne sçait ce qu'on doit plus admirer, ou la sincérité avec laquelle il parle sans aucun doute ni scrupule, ou le style admirable avec lequel il fait entendre ce qu'il ressentoit en so}^ mesme. Il estoit tellement enflammé de l'amour sacré, qu'il avoit perdu le goust de toutes choses, et trouvoit en toutes le goust de son Sauveur. Je beuvois et mangeois, dit-il, sans sçavoir que je mangeois ; je dormois, sans sçavoir que je faisois ; je trouvois en tout le goust de l'amour de mon Sauveur. J'ay adjousté qu'il y a un autre amour, qui est effectif. Oh ! celuy cy est bon par excellence, et nostre glorieux Saint passa de l'amour affectif à l'effectif. Celuy-cy travaille et n'est point oisif*. Il souffre des travaux et des peines, il endure des injures et calomnies. C'est ce que je voulois déclarer par mon troisiesme point : Je boiray le calice de mon salutaire ; mais il n'est pas moyen d'en parler, car le temps est desja passé. Je diray seulement que cet amour ne se lasse point de patir ; il fait agir en tout temps. Voyez-vous la Magdeleine ? Elle estoit touchée de l'amour affectif quand voyant son Maistre et luy voulant bayser les pieds, elle s'escria : Rabboni. Mais Nostre Seigneur la repoussa, luy disant : Ne me touche pas, va-t-en à mes frères. Or, voyla *joan., xx, 16-18. l'amour effectif, car elle sortit et alla promptement *.
Saint Augustin ayant gousté les douceurs de l'amour affectif passe aux travaux de l'effectif. Il donne sa Règle à une assemblée de filles*, et soudain les hérétiques se lèvent contre luy *. Leurs calomnies luy baillent occasion de protester qu'il n'est pas l'inventeur, ains seulement le propagateur de la vie monastique en Afrique. Combien pensez-vous qu'il souffrit lors qu'il rembarra les hérésies des Manichéens , des Donatistes et autres Africains? O Dieu, ce ne fut pas sans grand travail et peine. Et vous, vous avez receu de grandes douceurs en l'oraison, mais hors d'icelle vous ne pouvez supporter une injure, une parole et action faite par
* Epist. eexi.
* Possid., Vita S Aug., ce. v, vi.