XXXIV. Pour la fête de saint Nicolas de Tolentin
grand malheur. Il faut que je vous die à ce propos ce que
je me souviens d'avoir leu *. Le bon homme Syncleticus "Vid.supra.pp.136,
estant grand sénateur quitta son estât pour se faire moine ; mais ce qu'il ne possedoit pas en effect il le possedoit de cœur, et alloit promenant ses pensées parmi les délices, playsirs, honneurs et autres fatras du monde. Ce que sçachant le grand saint Basile, il luy escrivit une lettre qui contenoit ces lignes et luy mandoit : Père Syncleticus, quid fecisti ? Que fais-tu ou qu'as-tu fait? Tu as quitté le monde et ton estât de sénateur pour te faire moine ; mais qu'as-tu fait ? Tu n'es à cette heure ni moine ni sénateur. Tu n'es pas sénateur d'autant que tu as quitté ton estât pour te faire moine, et partant il n'est plus à toy ; tu n'es pas moine parce qu'avec tes affections tu vas courant après ce qui est du monde. Or, il n'en faut pas faire ainsy, car pour estre moine il ne suffit pas d'en porter l'habit, mais il faut relier fortement ses affections à Dieu * et vivre en une parfaitte abnégation *Cf- Entretien iXX,
1 ° tom.VIhujUsEdit.,
du monde et de tout ce qui luy appartient. Voyez-vous P. 373. par où il faut commencer la perfection chrestienne ? Par ce renoncement et abnégation.
O Dieu, la sacrée Vierge Nostre Dame et Maistresse le fit si absolument, et parfaittement en sa nativité que c'est chose admirable. Approchez-vous de ce berceau, considérez les vertus de cette sainte Enfant, et vous trouverez qu'elle les prattique toutes d'une façon très eminente. Interrogez les Anges, les Chérubins et Séraphins, et leur demandez s'ils esgalent en perfection cette petite fille, et ils vous respondront qu'elle les surpasse infiniment. Voyez-les à l'entour de son berceau, et oyez comme tout esmerveillés de la beauté de cette Dame ils dient ces paroles du Cantique des Cantiques * : Qui est * Cap. m, 6. celle-cy qui monte du désert comme une verge de fumée sortant de là myrrhe, de V encens et de toutes sortes de parfums odoriferans ? Puis, la considérant encores de plus près, ravis et hors d'eux mesmes ils poursuivent leur admiration* : Qui est celle-cy qui • Ibid., vi, 9. chemine comme V aurore à son lever, belle comme la lune, choisie comme le soleil, terrible comme un
bataillon de soldats rangés ? Cette fille n'est pas encor glorifiée, mais la gloire luy est promise ; elle l'attend non en espérance comme les autres, mais en asseurance. Et ils continuoyent ainsy leurs louanges.
Elle estoit là, cette sacrée et bénite Vierge, pratiquant toutes les vertus, mais d'une façon admirable celle du renoncement du monde. Car, parmi ces applaudissemens et cette exaltation, la voyez-vous rabaissée et ne voulant paroistre que comme un enfant simple et ordinaire, combien qu'elle eust l'aage de rayson dès l'instant mesme de sa conception. Je trouve trois enfans qui ont eu l'usage de rayson avant leur naissance, mais différemment. Le premier est saint Jean Baptiste qui fut sanctifié dans le ventre de sa mère, où il conneut Nostre
Luc», 1, 41, 44. Seigneur, tressaillit de joye à sa venue * et l'adora. Or, cet usage de rayson ne luy fut point osté, car Dieu fait ses dons absolument et sans aucune revocation ni
Rom., xi, 29. rappel *. Quand il donne sa grâce à une ame il la luy donne pour tousjours et ne la luy oste jamais si celuy à qui il Toctroye ne la veut perdre luy mesme ; ainsy en est-il des autres dons, qui ne nous sont point ostés si ce n'est par nos démérites. Le second enfant fut nostre Sauveur et souverain Maistre qui eut l'usage de rayson dès l'instant de son Incarnation. O Dieu, ja n'advienne qu'un seul petit doute contraire passe tant soit peu par nostre entendement ! Or, sa vie fut une vie toute sainte et glorieuse, car sa très bénite ame jouit continuellement de la claire vision de la Divinité avec laquelle elle estoit unie dès le moment de sa création.
Le troisiesme enfant fut la sacrée Vierge qui tient le milieu entre ces deux. Elle n'eut pas l'usage de rayson en la mesme façon que nostre Sauveur, cela n'appartenoit qu'à luy seul ; mais elle l'eut en une façon plus excellente que saint Jean Baptiste, d'autant qu'elle estoit choisie pour une dignité plus grande que n'estoit celle de ce Saint. Il est vray que saint Jean devoit estre Précurseur du Fils de Dieu, mais la sacrée Vierge estoit esleuë pour estre la Mère de Dieu. Le grand Apostre saint Paul, qui certes est admirable en tout ce qu'il dit,