XXXIV. Pour la fête de saint Nicolas de Tolentin
fait un argument par lequel nous pouvons entendre
quelle est la dignité de Mère de Dieu * : Y a-t-il Ange *Heb.,i,5.Cf.supra,
ni Séraphin à qui le Père éternel ayt dit : Celuy-cy est
mon Fils ? O non, cela estoit deu seulement à nostre
cher Sauveur et Maistre qui estoit son Fils vray et naturel.
Et nous pouvons adjouster : Y a-t-il quelque créature à
qui le Fils de Dieu ayt dit ma Mère? Non certes, cela
estoit deu à cette seule Vierge qui l'avoit porté neuf mois
dans son ventre sacré. Concluons donques, d'après ce
grand Saint, que le plus haut tiltre qu'on puisse donner
à la Sainte Vierge c'est de l'appeller Mère de Dieu.
Or, il n'y a point de doute qu'estant esleuë pour une plus haute dignité que celle de saint Jean, elle n'ayt eu l'usage de rayson en une façon plus excellente. Nous autres sommes de pauvres gens, nous naissons en la plus grande misère qui se puisse voir, car nous sommes comme des bestes qui n'avons en nostre enfance ni discours ni rayson. Et pour ce, quand on demande aLix philosophes : Qu'est-ce que l'homme ? ils respondent : C'est un animal raysonnable. Aristote dit * que les *DeHist. Animal., abeilles naissent comme des petits vers , puis il leur vient des aisles et en fin elles deviennent abeilles ; mais leur roy ne naist pas en cette sorte, ains il naist comme roy. Nous sommes certes comme des mouches, nous naissons comme des petits vers foibles et impuissans ; mais la sacrée Vierge naist comme nostre Reyne, avec l'usage de rayson, et en cette naissance elle fait desja les mesmes renoncemens qu'elle fit puis après avec tant de perfection.
Et qui ne s'estonnera de voir cette céleste Enfant dans ce berceau, estant capable de connoissance et d'amour, discourant et adhérant à Dieu, et en cette adhésion vouloir et accepter d'estre tenue et traittée de tous comme un simple enfant et en tout semblable aux autres ? O Dieu, quel renoncement de la gloire, du faste et appareil du monde est celuy cy ! et ce avec un tel déguisement que cette merveille n'estoit point conneùe. Les enfans sont aggreables en leur enfance et innocence, car ils n'affectionnent rien, ils ne sont attachés à rien, ils ne
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sçavent que c'est de ces points d'honneur, de réputation ou de vitupère. Ils font autant d'estat du verre que du cristal, du cuivre que de l'or, d'un faux rubis que d'un fin ; ils quitteroyent quelque chose de bien pretieux pour une pomme. Tout cela est aymable aux enfans, cependant il n'est pas admirable, d'autant qu'ils n'ont pas encores l'usage de rayson. Mais en la Sainte Vierge qui, paroissant petit enfant et faisant tout ce qu'ils font, a néanmoins les mesmes discours et rayson que lors qu'elle mourut, o Dieu, c'est une chose qui est non seulement aymable et aggreable, ains très admirable. Voyla donc le premier renoncement qu'elle a fait.
Le second est celuy de la chair. Il n'y a point de doute que celuy cy ne soit encores plus difficile que l'autre, aussi est-il d'un degré plus haut. Plusieurs quittent le monde et en retirent encores leur affection, lesquels ont bien de la peine à se desfaire de la chair. Et pour ce le
* Rom., vu, 23; Ga- grand Apostre dit* : Défiez vous de cet ennemy mortel qui vous accompagne tousjours, et gardez qu'il ne vous séduise. Qui est cet ennemy dont parle saint Paul ? C'est la chair que nous portons tousjours avec nous, et soit que nous beuvions, soit que nous mangions ou que nous dormions , tousjours cette chair nous accompagne et tasche de nous tromper. Car voyez -vous, c'est l'ennemie la plus desloyale, la plus traistreuse et perfide qui se puisse dire ; aussi le continuel renoncement qu'on en doit faire est certes bien difficile. Il faut avoir bon courage pour entreprendre ce combat ; mais pour nous y animer, jettons les yeux sur nostre Chef et souverain Capitaine et sur nostre capitainesse la sacrée Vierge.
Quant à Nostre Seigneur, il a fait très excellemment cette abnégation de la chair ; toute sa sainte vie n'a esté qu'une continuelle mortification et renoncement d'icelle. Et quoy que sa chair sacrée fust très sujette à l'esprit et ne fist jamais aucune rébellion, si est-ce qu'il n'a pas laissé de la mortifier, pour nous donner exemple et nous enseigner comme nous devons traitter la nostre qui
•ibid. répugne à l'esprit*. La leçon que nostre cher Maistre
nous donne en cecy est que nous ne transformions point