XXXIV. Pour la fête de saint Nicolas de Tolentin
nostre esprit en chair pour puis après mener une vie brutale et non humaine, mais que nous transformions nostre chair en esprit pour mener une vie toute spirituelle et divine. C'est à quoy l'on arrive par le moyen de la mortification et renoncement continuel. O Dieu, si Nostre Seigneur a traitté si rudement sa chair très sainte, qui n'avoit aucune mauvaise inclination, nous qui en avons une tant desloyale, traistreuse et maligne, refuserons-nous et serons-nous lasches à la mortifier pour l'assujettir à l'esprit*? Et, voyant ce que fait nostre Chef *Cf. I Pétri, m, 18. et Capitaine, serons-nous des soldats couards et foibles de courage ?
La sacrée Vierge a fait très parfaittement ce renoncement de la chair en son berceau. Il est vray que les petits enfans font mille actes de renoncement, car on leur en fait faire en cent et cent façons ; le trop grand soin que l'on a d'eux est cause qu'on ne suit jamais leurs affections et inclinations. Voyez-vous ce pauvre enfant, il tiendra une pomme, et de crainte qu'il la mange et que puis après il en soit malade, on la luy oste, et souvent à grande force. Il veut estendre ses petits bras, on les prend et on les luy replie ; il veut manier ses petits pieds, et on les lie avec des bandelettes ; il voudroit bien voir le jour, mais on le couvre de peur qu'il ne l'apperçoive ; il veut veiller, et on le berce pour l'endormir ; en somme, on le contrarie en tout. Néanmoins les enfans ne sont certes point louables pour tout cela, car ils n'ont pas l'usage de rayson ; mais la sacrée Vierge qui l'avoit d'une manière très parfaitte, a souffert volontairement toutes ces mortifications et contradictions en son enfance; et voyla comme elle a fait ce second renoncement.
Le glorieux Père saint Augustin a tousjours esté heureux en ses enfans, tant du sexe féminin que masculin, c'est à dire en ses Religieux et Religieuses ; car ils ont tous tasché de le suivre et imiter de fort près. Et pour ne parler à présent que de saint Nicolas Tolentin, son vray et légitime fils, ce grand Saint fit le renoncement de la chair en une façon du tout admirable, traittant son corps si rudement et avec tant de sévérité dès qu'il
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fut Religieux jusques à la fin de sa vie, qu'il doit en cela estre plustost admiré qu'imité.
C'est ce qui se prattique en Religion, en laquelle on vient pour crucifier sa chair et ses sens, et c'est ce qu'on enseigne à ces filles quand elles entrent. On leur dit qu'il faut crucifier ses yeux pour ne rien voir, ses oreilles pour ne rien entendre, sa langue pour ne rien dire. Et vous verrez qu'on leur mettra un voile sur la teste non seulement pour leur apprendre qu'elles sont mortes au monde et à ses vanités, mais encores pour leur faire souvenir qu'elles doivent désormais porter la veuë basse et regarder la terre de laquelle elles sont pétries, et à fin de leur monstrer qu'elles sont venues pour marcher en esprit d'humilité. Or, quoy que ces filles prétendent au Ciel comme au lieu où est l'unique objet de leur cœur, si est-ce qu'on ne leur fait point lever les yeux pour le regarder, mais ouy bien la terre où elles ne veulent point s'arrester. Elles imitent en cecy les nochers et rameurs, lesquels pour bien conduire leur navire ne regardent point le lieu où ils veulent aborder ains luy tournent le dos, et conduisant ainsy leur barque, ils arrivent en fin à bon port ; de mesme en prendra-t-il à ces âmes : regardant la terre pour s'humilier et confondre, elles parviendront au Ciel qui est un port très *Cf. Défense, etc., asseuré*. On ne leur voit point aussi les oreilles, pour leur ' C*IV* apprendre qu'elles n'en doivent avoir que pour entendre
ces paroles de l'Espoux sacré : Audi filia ; Escoute, ma fille, vois et me preste V oreille. Et que dit-il? Oublie
* ps. xliv, ii. ton peuple et la mayson de ton père*. Que veut
signifier ce silence qu'elles gardent, sinon qu'elles ne doivent plus avoir de langue que pour chanter avec
* Vide supra,p. 341. Moyse ce beau cantique de la divine miséricorde*, qui
les a non seulement retirées comme des Israélites de la tyrannie de Pharaon, c'est à dire du diable qui les tenoit en esclavage et servitude, mais encores qui n'a point permis qu'elles fussent englouties dans les ondes de la mer Rouge de leurs iniquités.
Quant au troisiesme renoncement, qui est le plus important de tous, à sçavoir de renoncer à soy mesme,