XXXIV. Pour la fête de saint Nicolas de Tolentin
il est bien plus difficile que les deux autres. Des deux autres on en vient encores à bout, mais de celuy cy où il s'agit de se quitter soy mesme, c'est à dire son propre esprit, sa propre ame, son propre jugement, voire en des choses bonnes et qui mesme semblent estre meilleures que celles qu'on nous ordonne, pour s'assujettir en tout à la conduite d'autruy, c'est icy où il y va du bon. Néanmoins c'est à quoy l'on vise en Religion, car en cela consiste la perfection chrestienne, de tellement mourir à soy mesme que l'on puisse dire avec l' Apostre * : * Galat., n, 20. Je ne vis pas moy, mais c est Jésus Christ qui vit en moy. Or, les exercices de ce renoncement doivent estre continuels, car tant que vous vivrez vous trouverez tousjours de quoy renoncer à vous mesme ; et ce renoncement sera d'autant plus excellent que vous le ferez avec plus de ferveur. Il ne se faut point lasser en cette besoigne, car on doit commencer et finir la vie spirituelle par le renoncement de sa propre volonté. Ne vous y trompez donques pas, car si vous venez en Religion avec vostre esprit propre, vous y aurez souvent du trouble et des convulsions, d'autant que vous y trouverez un esprit entièrement contraire au vostre et qui l'ira tousjours contrepointant jusques à ce qu'il vous en ayt entièrement rendues quittes. Partant il faut avoir bon courage et y entrer avec cette détermination, que si bien vous souffrez quelque chose, vous ne vous en estonnerez point parce qu'il n'en peut estre autrement.
Saint Paul parle merveilleusement bien de ce renoncement quand il dit : Je vis, non pas moy, mais cest Jésus Christ qui vit en moy. Comme s'il disoit : Bien que je sois homme de chair, je ne vis point selon la chair ains selon l'esprit*; et non selon l'esprit propre, mais *Cf. Rom.,vm, 12, selon celuy de Jésus Christ qui vit et règne en moy. 3' Or, ce grand Apostre n'est pas arrivé à. cette parfaite abnégation de soy mesme sans avoir souffert beaucoup de peines et convulsions en son esprit; l'Escriture nous le tesmoigne *. Voyez-vous, cette abnégation consiste à quit- *II Cor., xn,7, 9,10. ter son ame, son esprit propre pour le sousmettre à celuy d'autruy. Les Anges devindrent diables et tresbucherent
352 Sermons recueillis
en enfer pour n'avoir voulu s'assujettir à Dieu ; car quoy qu'ils n'eussent point d'ame humaine ils avoyent néanmoins leur esprit propre, lequel n'ayant pas voulu renoncer pour le rendre sujet et sousmis à leur Créateur, ils se perdirent misérablement. Il est vray que tout nostre bonheur consiste en cette sujétion de nostre propre esprit, comme au contraire tout nostre malheur vient du défaut d'icelle.
Les dévots qui sont dans le monde font en quelque manière les deux premiers renoncemens dont nous avons parlé, mais pour celuy cy, o certes, il se fait seulement en Religion ; car bien que les séculiers renoncent au monde et à la chair et qu'ils s'assujettissent en certaine façon, ils retiennent tousjours quelque chose, et tous se reservent au moins la liberté du choix des exercices spirituels. Mais en Religion l'on renonce à tout et on s'assujettit en tout, puisqu'en quittant sa liberté on renonce absolument au choix des exercices de dévotion pour suivre le train de la Communauté.
La très sainte Vierge fit en sa nativité ce dernier renoncement en telle sorte qu'elle ne se servit jamais de sa liberté. Regardez bien tout le cours de sa vie, et vous ne verrez autre chose qu'une continuelle sujétion. Elle va au Temple, mais ce sont ses parens qui l'y mènent, l'ayant ainsy promis à Dieu. Bien tost après on la marie. Voyez sa sortie de Nazareth pour aller en Bethléem, sa fuite en Egypte, son retour en Nazareth ; en somme vous ne trouverez en toutes ses allées et venues qu'une sujétion et souplesse admirable. Elle en vient jusques là que de voir mourir son Fils et son Dieu sur le bois de la croix, demeurant ferme et debout au pied d'icelle, s'assujettissant à ce qui estoit du divin vouloir en adhérant à la volonté du Père éternel. Non par force mais de son plein gré, elle approuve et consent à la mort de Nostre Seigneur; elle bayse cent mille fois la croix sur laquelle il est attaché, elle l'embrasse et l'adore. O Dieu, quelle abnégation est celle cy ! Il est vray que le cœur tendrement amoureux de cette dolente Vierge estoit Luc», ii, 35. transpercé de véhémentes douleurs * ; et qui pourroit