XXXV. Pour une Vèture
l'ame, c'est à sçavoir ils escoutent avec les oreilles du corps, ce qu'on leur dit de l'horreur de l'enfer, de la beauté du Paradis et autres telles choses ; mais ils l'engloutissent, et faute de le ruminer ils ne peuvent le digérer ni en tirer de la nourriture, et n'en ont aucune appréhension.
Voyez-vous, pour que les viandes nous proffitent il faut faire une bonne digestion par le moyen de laquelle elles aillent en l'estomach et se convertissent en sang, qui passant par toutes les veines se change puis après en nous mesme. Ce que saint Bernard entendoit fort bien lors qu'il exhortoit ses Religieux à garder diligemment ce pain sacré de la parole de Dieu * : Soyez bien soigneux * Cf. Ad Milites
. ........ Templi, c.vi; serm.
de garder vostre pam, si vous en avez, leur disoit-il ; m in Dom. Palm., mettez -le en quelque lieu où il ne vous puisse estre mentis'k^ii^Saiedesrobé par les larrons. Mais pour le bien conserver, sii?) comme ferez-vous ? Voyez, adjouste ce grand Saint, un pauvre homme qui a un pain dans un coffre ou buffet ; il est content, il pense qu'il en a assez pour le soir et pour le lendemain. Hé, malheureux, ne sçavez-vous pas qu'il n'est pas asseuré ? Des larrons pourroyent venir vous le desrober dans cette armoire. Ne peut il pas aussi estre mangé par les rats ou par les souris? Que si vous voulez bien faire, vous le devez manger, et non seulement cela, mais en faire aussi une bonne digestion par le moyen de laquelle vous le convertissiez en vostre propre substance. Saint Bernard veut dire qu'il ne suffit pas de bien escouter et méditer la parole de Dieu, mais qu'il faut encores la digérer et la changer ainsy en nous mesme. Certes, il se trouve des estomachs si indigestes que si tost qu'ils ont receu les alimens ils les rejettent. Telles gens sont à plaindre, car quoy qu'ils mangent de bonnes viandes ils n'en tirent point de nourriture et demeurent maigres et moribonds. Et d'où vient cela ? C'est qu'ils ne font point de digestion. Il faut donques bien digérer ce que nous méditons, en tirant de bons désirs, de bonnes affections et resolutions, lesquelles nous cacherons ensuite en un coin de nostre cœur pour nous en servir aux occasions et les prattiquer en toutes sortes
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de rencontres, en telle sorte que nous ne soyons plus nous mesme, mais que les affections et resolutions prises en l'oraison paroissent en toute nostre vie. *p.Aimeyda, sj., Les naturalistes disent* qu'il y a un animal terrestre
Epist. ex Japonia, j 1 • .
anno 1566. Cf. 7>. auprès de la mer qui va si souvent s y jetter qu il se Vin T.'f'rt'tom! nourrit de ses eaux, et les conserve et digère en telle VHhujusEdit., p. sorte par les fréquentes entrées et sorties qu'il fait en icelles qu'il change en fin de nature, car luy qui estoit animal des champs devient poisson comme ceux qui vivent dans la mer. O Dieu, que nous serions heureux si estans appelles à une vocation nous méditions et digérions tellement son excellence, que par la grande estime que nous en ferions et le grand amour avec lequel nous prattiquerions nos Règles et Constitutions, nous vinssions à la convertir en nostre propre substance, en sorte que, laissant d'estre ce que nous sommes, nous devinssions nostre vocation mesme ! O que bienheureux sont ceux qui oyent la parole de Dieu et la gardent !
Lors que Satan tenta Nostre Seigneur au désert et luy dit qu'il changeast ces pierres en pain pour subvenir à sa faim, Jésus luy respondit : L'homme ne se nourrit pas * Matt., iv, 3, 4. seulement de pain, ains de toute parole de Dieu*. Comme s'il vouloit dire : Tu me demandes de changer ces pierres en pain ; mais je n'ay pas besoin de le faire, puisque cette pierre, estant bénite, me peut servir de nourriture; comme au contraire, le pain sans la bénédiction de Dieu ne peut nullement nourrir. Lors que Dieu punit les hommes par le fléau de la famine, nous voyons que quoy qu'ils mangent une grande quantité de pain ils ne sont point rassasiés, d'autant que la bénédiction de Dieu n'est pas sur iceluy ; mais pour peu qu'il y ayt de pain béni par le Seigneur il rassasie l'homme. L'expérience journalière nous en fait foy, car nous voyons tant de saints personnages qui vivent très longuement parmi de grandes pénitences et austérités. Ce n'est donques pas le pain seul qui nourrit V homme; non certes, mais c'est la parole de Dieu qui non seulement sustente l'ame comme estant la viande qui luy est propre, ains sa vertu passe encor au corps, luy conservant une certaine force