XXXVI. Pour la fête de la Toussaint
sympathie que j'ay avec mon père, (0 car il estoit colère et cherissoit la gloire comme je fais. Belle rayson ! comme qui vous diroit : Vostre père estoit fol, il faut doriques que vous le soyez aussi, car on connoistra à cela la sympathie que vous avez avec luy.
Bien que nous ayons dit que cet amour d'imitation vient d'une certaine sympathie des uns avec les autres, il ne faut pas entendre néanmoins que les ambitieux de l'honneur et gloire humaine s'accordent mieux avec ceux qui sont colères et fiers qu'avec ceux qui ne le sont pas. O non, car les ambitieux sont tousjours à contester qui d'entre eux aura plus d'honneur et telles autres choses, chacun voulant devancer son compagnon. Mais ils ont de la ressemblance, et l'on dit en effect : Voyla deux hommes aussi colères l'un que l'autre ; et ils se plaisent à se rencontrer, prenant de là occasion de faire voir leur vaillance à se surmonter. C'est ainsy que parle le monde.
Or, que l'amour nous rende semblables à ceux que nous aymons, cela se pourroit monstrer par mille exemples. Les pères ayment bien leurs enfans, mais singulièrement quand ils leur ressemblent, ou à quelques uns de leurs prédécesseurs ; ils se regardent en eux comme dans un miroùer et se plaisent à les voir représenter leurs façons, mines et contenances. Les Grecs aymoient tant leur Empereur qu'ils desiroyent que leurs enfans ressemblassent à sa personne ; pour cela, quand ils venoyent au monde ils taschoyent de leur façonner tant qu'ils pouvoyent la face à la ressemblance de celle de leur Empereur.
Donques, pour bien célébrer la feste des Saints, il les faut aymer d'un amour d'imitation, de complaisance et de bienveuillance. Par l'amour d'imitation nous nous rendrons semblables à eux, imitant leur vie, aymant ce qu'ils ont aymé, faisant ce qu'ils ont fait, et taschant d'aller au Ciel par le chemin qu'ils ont suivi pour y
(1) Les vingt-cinq lignes suivantes sont inédites, ainsi que les lignes 12-25 de la p. 377.
376 Sermons recueillis
arriver. C'est ce que l'Eglise nous représente aujourd'huy quand en l'Evangile de la sainte Messe elle nous propose Matt., v, 1-12. le sermon que Nostre Seigneur fit sur la montagne *, où il parle des huit béatitudes. Il est escrit en iceluy qu'estant assis il ouvrit sa bouche sacrée et dit : Bienheureux sont les pauvres d'esprit, car le Royaume des deux est à eux ; bienheureux les débonnaires, bienheureux ceux qui pleurent; bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le Royaume des deux est à eux ; et ainsy des autres. Or, ce n'est pas sans sujet que l'Evangeliste remarque qu'z'Z ouvrit sa bouche sacrée, pour nous monstrer que sa divine Bonté nous vouloit dire quelque chose de grand, et nous enseigner une doctrine qui n'avoit point encores esté ouye. Il s'addressa à ses Apostres pour nous faire voir que c'estoit pour eux et ceux qui les ensuivroyent qu'il prononçoit principalement la première et la dernière des béatitudes : Bienheureux les pauvres d'esprit, bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice ; car ils devoyent prattiquer cette pauvreté d'une façon spéciale, et souffrir plusieurs persécutions comme personnes dédiées plus particulièrement à Nostre Seigneur. Puis, regardant le reste du peuple il dit : Bienheureux ceux qui pleurent, qui ont faim et soif de justice, qui sont purs et nets de cœur ; monstrant par là que ces conseils evangeliques estoyent non seulement pour les Apostres, mais pour tous, puisque tous doivent faire pénitence, tous doivent estre purs et nets de cœur. En fin, bienheureux les débonnaires.
Or, sur ces béatitudes les hommes ont fait mille interprétations. Les uns ont pensé que quand le Sauveur dit : Bienheureux les pauvres d'esprit, il entendoit parler de ceux qui sont simples et qui n'ont guère d'intelligence. Je ne nie pas que les gens de cette sorte ne soyent facilement heureux, néanmoins ce n'est pas en ce sens que Jésus Christ a proclamé bienheureux les pauvres d'esprit ; mais il entendoit parler de la pauvreté qu'il a prattiquée luy mesme et de celle qu'exerceroyent ceux qui, après avoir tout quitté, supporteroyent volontiers