V. Pour le Dimanche des Rameaux
O Maistre, si nous faisons cela, qu'est ce qu'on dira? On le trouvera mauvais, cela nuira à vostre réputation. Mais ces bonnes gens ne disent mot, ains vont simplement ; et ils rencontrèrent aussi des bonnes gens et bien simples, car ayant deslié l'asnesse, ceux à qui elle estoit demandèrent seulement : Que voulez vous faire ? Et les Apostres respondant : Le Seigneur en a besoin, ils ne répliquèrent pas un mot*. O que cecy devroit faire grand * Matt., xxi, 1, 3; honte à tant de personnes qui sont si curieuses qu'elles c^ix^Vm-' veulent sçavoir le pourquoy de tout ce que Dieu fait ! Qu'il vous suffise que le Seigneur en a besoin.
Deslie\ l'asnesse et Vasnon ; et c'est ce que je considère secondement. Qu'est-ce que deslier Vasnesse et Vasnon ? C'est deslier l'ame et l'amour qui est son asnon. Qu'est-ce que deslier l'ame? C'est la deslier et destacher du péché par le moyen d'une bonne confession ; car chacun sçait que l'ame qui est en estât de péché est attachée et engagée dans les liens et filets du diable. Nul ne peut comprendre le bonheur d'une ame qui est desliée et conduite à Nostre Seigneur par le moyen de la grâce ; mais, o Dieu, combien plus grand est le bonheur de celle de qui l'on deslie encores l'amour ! Et pourquoy deslier l'ame et l'amour ? Parce que le Seigneur en a besoin : de l'ame pour la sauver, et de l'amour pour luy estre réservé. Dieu désire tellement cet amour qu'il le veut tout avoir, et l'amour affectif et l'amour effectif. C'est l'amour affectif qui nous cause tant de grans désirs de travailler pour la gloire de Dieu et de nous rendre parfaits ; mais il veut principalement l'amour effectif, car il ne nous servira de gueres d'affectionner fort sa sainte volonté si nous n'aymons qu'elle soit accomplie en nous en l'affliction comme en la prospérité. Et que nul ne demande pourquoy Dieu veut tout l'amour, car on ne le sçauroit dire, sinon parce qu'il en a besoin pour faire des choses si excellentes et si grandes en l'ame qui le luy donne tout, que nul esprit humain ne les peut sçavoir ni comprendre.
Mais, o Dieu, il faut que cet amour soit pur, qu'il nous fasse entreprendre la prattique de toutes les vertus
également, et non pas selon nostre choix ; car bien souvent nous nous faschons dequoy nous avons fait quelque légère faute en la vertu que nous affectionnons, et ne nous mettons point en peine d'avoir fait un défaut beaucoup plus grand en une autre vertu qui sera peut estre plus excellente. Par exemple, aucun seroit fort fasché *Matt.,xv, n, 18. d'avoir laissé entrer dans sa bouche* quelque morceau superflu, à cause du grand amour qu'il porte à la sobriété, et cependant ne se feindra point d'en laisser
* Cf. introd. a la sortir beaucoup de paroles contraires à la charité*. Il y
Vie dev., Partie I, . . . ,
c. i. a une hérésie en la chante comme il y en a une en la
foy. L'heresie n'est autre chose sinon le choix que l'on fait d'accorder créance à quelques uns des articles de la foy, ne voulant pas croire les autres. Tout de mesme en est-il de la charité : choisir un des commandemens de Dieu sans les vouloir observer et honnorer tous ,
* Cf. Tr.de VAm.de c'est estre hérétique en la charité*. Il faut honnorer et
estimer toutes les vertus parce qu'elles nous rendent fort aggreables à Dieu, et non pas les prattiquer et nous y affectionner parce que nostre esprit y a quelque correspondance.
Je passe à la troisiesme considération. Nostre Seigneur s'acheminant en Hierusalem, ceux de la ville luy vindrent au devant, et coup oy eut des rameaux et *Matt.,xxi,8;joan., branches d'olive et de palme * pour parer le chemin par xa* I}' où il passoit. Chacun sçait que la palme est donnée aux
martyrs en signe de la victoire qu'ils ont remportée sur tous leurs ennemis ; mais l'olive représente les confesseurs qui ont beaucoup fait pour la gloire de Dieu en temps de paix, car aussi l'olive est le hieroglifique de la paix. On le voit en ce que Dieu estant apaisé après avoir si justement puni les hommes par le déluge, il envoya à Noé, qui estoit dans l'arche, une branche
* Gen., vin, n. d'olivier par la colombe *. Mais si bien la palme appar-
tient et représente particulièrement les martyrs, elle appartient aussi aux confesseurs, car la vie des justes est un continuel martyre. Ils sont en un continuel combat contre leurs ennemis, qui sont leurs propres passions et inclinations, desquelles en fin ils demeurent