V. Pour le Dimanche des Rameaux
maistres, les assujettissant toutes à la rayson, qui n'est pas une petite victoire, ains est plus grande que de conquérir et gagner plusieurs villes *. * Prov., xvi, 32.
Je fais la quatriesme considération sur ce que ce peuple jettoit ses habits par les rues où passoit Nostre Seigneur, pour embellir le pavé. Que représentent, je vous supplie, ces habits jettes sous les pieds du Sauveur? En latin, habit et habitude c'est la mesme chose; or ces bonnes gens nous apprennent que si nous voulons bien honnorer nostre divin Maistre entant que nous le pouvons, il faut que nous jettions devant luy et sousmettions à ses pieds toutes nos habitudes, tant bonnes que mauvaises. Qui, je vous prie, trouveronsnous qui jette ses vertus aux pieds de Nostre Seigneur, se sousmettant à ne les vouloir posséder que pour l'en honnorer, et ne les voulant avoir pour son contentement particulier ou bien pour en estre estimé ?
Voicy une histoire qui fait à mon propos *. Un jour *IV Reg.,ix, r-13. que les princes d'Israël estoyent tous reunis, Dieu parla à Elisée, luy commandant d'envoyer un fils des Prophètes en cette assemblée pour sacrer roy l'un de ces princes. Il appella donques l'un de ces enfans et luy bailla une fiole d'huile, luy enjoignant de la part de Dieu de s'y en aller, sans s'amuser à parler à personne, ains qu'il demandast simplement le prince qu'il luy nomma; et l'ayant trouvé, qu'il le tirast à part, luy vidast son huile sur la teste en luy disant : De la part de Dieu, je te sacre roy d'Israël ; et puis, qu'il s'en retournast sans faire autre chose.
Remarquez en passant, je vous supplie, la simplicité de l'obéissance de ce fils de Prophète ; c'estoit un bon Religieux, car il fit tout ainsy qu'on luy avoit commandé. O les Religieux de ce temps icy eussent bien esté plus discrets, car ils eussent au moins salué la compagnie, d'autant qu'il ne faut pas estre incivil ; ou bien ils eussent recommandé au roy tout plein d'affaires pieuses après l'avoir sacré. Or, il ne faut jamais contrevenir à l'obéissance pour la prattique d'aucunes vertus, puisqu'il n'y en a point de plus nécessaire aux Religieux.
38 Sermons recueillis
Mays cecy n'est pas tout ce que je veux dire. Ce que je veux dire est qu'après que ce fils de Prophète eut fait sa charge en la façon qu'on luy avoit commandée, il se retira, sans craindre qu'on le jugeast ni fol ni incivil, et sans faire aucune chose pour éviter l'abjection qui luy devoit venir en obéissant simplement, préférant ainsy la simplicité de Fobeissance à sa réputation.
Cecy n'est pas encores tout ce que je pretens de remarquer en cette histoire ; le voicy. Celuy qui avoit esté créé roy, s'en retourna à l'assemblée et dit aux autres princes : Cet enfant que vous avez veu qui m'a parlé, n'est point fol comme vous croyez ; et leur raconta tout ce qui s'estoit passé entre eux deux. Lors tous commencèrent à despouiller leurs robes et les mirent toutes l'une sur l'autre, de sorte qu'ils en firent un throsne sur lequel ils assirent le nouveau roy ; après quoy ils se prindrent tous à crier : Vive le roy ! monstrant par cet acte qu'ils se sousmettoyent à luy le plus parfaite- * CtTr.de VAm.de ment qu'il leur estoit possible*. Cet exemple confirme ce teu, . y c xiv. ^^ j.^y ja rï^ et de p]us nous sommes enseignés que si
nous voulons crier véritablement vive le Roy, il faut que nous nous despouillions de tout, voire mesme que nous anéantissions toutes nos passions , humeurs et inclinations, les sousmettant avec tout nostre estre aux pieds de la divine Majesté pour estre parfaitement sujets à sa sainte volonté ; car l'on ne peut dire vive le Roy, pendant qu'il y a des rebelles en son royaume. Amen.
SERMON POUR LE VENDREDI-SAINT (0 28 mars 1614
Nostre Seigneur a choisi la mort de la croix* pour * Philip., n, 8. nous tesmoigner son amour, d'autant que l'amour qu'il avoit pour nous ne pouvoit se satisfaire en choisissant une mort plus douce. Plus on ayme, plus on désire de souffrir pour la chose aymée. Oh! il ne faut pas penser # que Nostre Seigneur ait voulu mourir seulement pour nous racheter, car un seul de ses souspirs, à cause de la dignité et mérite du Souspirant, suffisoit pour nous sauver et délivrer des mains de nos ennemis* ; mais * Lucas, i, 74. cet amour infini ne pouvoit pas estre content s'il ne mouroit de l'amour mesme. Rien ne tesmoigne tant l'amour que de mettre sa vie pour la chose aymée, comme Nostre Seigneur mesme l'a dit *. Chose admira- * joan., xv, 13. ble que Dieu nous ayt tant aymés que de laisser mourir son Fils pour nous, qui avions mérité la mort*! Nostre * Cf. Joan., m, 16, Maistre ne s'est pas contenté de mourir pour nous d'une mort commune, mais a choisi la plus pleine d'abjection et d'ignominie qui se pouvoit jamais penser. O Dieu,
( 1 ) Ce sermon fournit un premier spécimen de la hardiesse avec laquelle Téditeur de 1641 a procédé dans la reproduction des Manuscrits; car plusieurs alinéas ont été extraits de ce discours pour le Vendredi-Saint et insérés dans un sermon de Vèture, auquel est faussement attribué le titre de « Sermon pour la Profession de quelques Religieuses. » Nous le donnerons à la date du 26 juillet 1618, après en avoir éliminé les interpolations, puisque ces divers fragments sont réintégrés ici en leur lieu. Le premier et le dernier alinéa de ce Sermon VI sont inédits, ainsi que les passages qui se trouvent p. 40, lignes ki -ai ; p. 41, 11. 5-14; p. 42, 11. 20-39; P- 43 > U. r> 2,' p. 44, 11. 1-15.
Sermons recueillis
Rom., xi, 33.
* Cf. dictum Socratis de Heraclito.
* II Cor., v, 14.
* Cf. S. Aug.,Seim.
lxx, c. m; S.Bern., 1 in Dom.
Serm.
Palm.
que vos secrets jugemens sont admirables et incompréhensibles * / Admirables et très grans sont ceux que nous sçavons et comprenons, mais bien plus, sans nulle comparaison, sont grans et aymables ceux que nous ne sçavons pas *. Le Fils de Dieu est réduit sur une croix ; et qui l'y a mis ? Certes, c'a esté l'amour. Or, puisqu'il est certain qu'il est mort d'amour pour nous, le moins que nous devions faire pour luy c'est de vivre d'amour*. A l'amour rien n'est impossible* ; il destruira tout ce qui est en nous qui est desaggreable à la divine Majesté.
L'autre rayson pour laquelle Nostre Seigneur et nostre Maistre a choisi la mort de la croix est pour nous enseigner la prattique de l'humilité, estant bien convenable que nostre orgueil fust confondu par la vertu contraire. Adam se vouloit rendre semblable à Dieu, voulant vivre de sa vie, comme l'ennemy l'en avoit Gen., m, 4, 5. asseuré * quand il prevariqua le commandement de la divine Majesté. Remarquez icy, je vous prie, l'infinie bonté du Sauveur qui voulut mourir de la mort des hommes , pour nous faire vivre , selon la prétention d'Adam, de la vie de Dieu. Mais pour voir l'humilité de Nostre Seigneur, escoutons ce qu'en escrit saint Paul * : Quand il estoit le Fils de Dieu, il s'est vuidé de luy mesme ; c'est à dire qu'il a pour un temps resserré toute sa gloire en la partie supérieure de son ame, laissant sa partie inférieure exposée à la mercy de toutes les souffrances, abjections et répugnances qui luy devoyent arriver en sa Passion. O Dieu, que cecy est admirable, que le Verbe éternel s'anéantisse et se démette de sa propre gloire pour des créatures qui correspondent si peu à son amour ! Il s'est rendu obéissant jusques à la mort, et jusques à la mort de la croix; il est bien raysonnable que nous luy soyons obeissans jusques à la mort, voire jusques à la mort de la croix, pour luy tesmoigner nostre amour. Il s'en trouve qui mesprisent la mort en l'embrassant de bon cœur, pourveu qu'elle soit accompagnée de gloire. Mais, o Dieu, il ne faut pas la choisir à nostre gré, ains l'accepter de bon cœur telle qu'elle nous arrivera selon le divin
Philip., 11, 7, 8.