XXXVIII. Pour le 11e Dimanche de l'Avent
Pères tiennent * que s'il eust advoué son péché quand Dieu l'appella, s'il eust frappé sa poitrine et dit un bon peccavi *, le Seigneur luy eust pardonné et ne l'eust pas chastié par le fléau dont il le menaçoit et duquel il a puni luy et tous ses descendans. Mais d'autant qu'il ne le fit pas, nous sommes tous demeurés tachés du péché de nos premiers parens, et par conséquent sujets à la peine qu'il tire après soy.
La seconde cause pour quoy la divine Majesté fait des questions aux hommes est pour les esclairer ou instruire sur ce qui concerne les mystères de la foy, comme il fit à l'endroit des deux disciples qui alloyent en Emmaùs *. S'apparoissant à eux en forme de pèlerin, il leur demanda dequoy ils parloyent, les interrogeant et esclaircissant sur le doute qu'ils avoyent touchant sa résurrection. Il ne leur demanda donques point quels estoyent leurs discours parce qu'il ignoroit de quoy ils parloyent, mais bien à fin que, confessant leur ignorance et leurs doutes, ils peussent estre instruits et esclaircis.
La troisiesme cause pour quoy l'on peut faire des demandes c'est pour provoquer l'amour. Par exemple, la Magdeleine, après la Mort et Passion de Nostre Seigneur, s'en alla pour oindre et embaumer son sacré corps * ; mais trouvant le monument ouvert elle pleura amèrement. Elle y vit deux Anges lesquels la voyant pleurer luy dirent : Femme, pourquoy pleures-tu ? Hé, dit-elle, parce qu'ils m'ont osté mon Seigneur et je ne sçay oit ils V ont mis. Puis, passant un peu plus avant, elle apperceut Nostre Seigneur, en forme de jardinier, lequel luy demanda encores : Femme, pourquoy pleures-tu? que cherches-tu*? Certes, ce n'estoit pas merveille que les Anges fussent estonnés de voir pleurer Magdeleine ni moins qu'ils luy en demandassent la rayson, car ils ne sçavent comme l'on pleure ; et bien que mistiquement l'on dise que les Anges pleurent, la Sainte Escriture s'exprime ainsy * pour représenter la terreur de quelque chose formidable, car en effect ils ne pleurent point. Mais nostre cher Sauveur, qui sçait que la nature humaine est sujette aux larmes, ne laisse pas
*S. Ambr., De Paradiso, c. xiv ; S.
Greg.Mag., Moral, in Job, xxxi, 33. * II Reg., xii, 13.
Cf. Les Controverses, tom. I, hujus Edit., p. 11.
* Lucœ, ult., 15, 17, 25-27.
Marc, xvi, 1.
Joan., xx, 11-15.
Is., xxxiii, 7.
Serm. III
402 Sermons recueillis
de s'enquérir de cette femme pourquoy elle pleure. Et pourquoy, Seigneur, le luy demandez-vous ? ne sçavezvous pas bien quelle est la cause de sa doLileur et ce qu'elle cherche ? Certes, il le sçavoit très bien ; aussi ce n'est point pour l'apprendre qu'il l'interroge, d'autant
Heb., iv, 13. que toutes choses luy sont très clauses et manifestes*. Mais ce cher Sauveur de nos âmes fait telles et semblables questions pour faire produire des oraisons jaculatoires et actes d'amour et d'union.
Voyla donques comme on ne demande pas tousjours en ignorant, pour sçavoir ou apprendre, ains pour diverses autres causes. Aussi le glorieux saint Jean n'envoya pas ses disciples à Nostre Seigneur pour sçavoir s'il estoit le Messie ou non, car il n'en doutoit nullement, mais ouy bien pour trois raysons.
La première, pour le faire connoistre à tout le monde. Il avoit desja tant presché sa venue, ses merveilles et ses grandeurs, qu'il les envoya voir Celuy qu'il leur avoit annoncé. Certes, ce doit estre le principal but de tous les docteurs et prédicateurs de faire connoistre Dieu. Les maistres et ceux qui gouvernent et ont charge des âmes ne doivent chercher ni procurer sinon que Celuy qu'ils preschent et au nom duquel ils enseignent soit conneu de tous. C'estoit le désir de ce glorieux Saint. Le signe pour trouver Dieu et le connoistre c'est Dieu mesme. A la naissance de nostre Sauveur, les Anges allèrent trouver les pasteurs pour leur annoncer sa venue, chantans avec une mélodie merveilleusement aggreable ces sacrées paroles que l'Eglise répète si souvent : Gloria in excelsis Deo. Mais lors qu'ils voulurent confirmer la merveille qu'ils leur faisoyent entendre ils leur
Luc*, h, 10-14. dirent : Allez le voir*, et alors vous croirez et tiendrez pour certain ce que nous vous annonçons ; car il n'y a point de moyen ni de signe asseuré pour trouver Dieu que Dieu mesme. C'est pourquoy nostre glorieux Saint, après avoir long temps presché la venue de Nostre Seigneur à ses disciples, les envoyé maintenant à luy à fin que non seulement ils le connoissent, mais encores qu'ils le fassent connoistre aux autres»