XXXVIII. Pour le 11e Dimanche de l'Avent
de l'amour propre qui n'a point d'yeux pour voir son abjection et le néant d'où il est sorti et de quoy il est pétri. Certes, c'est une grande grâce quand Dieu nous donne sa lumière pour connoistre nostre misère, et c'est un signe de la conversion intérieure. Celuy qui se connoist bien soy mesme ne se fasche point si on le tient ou qu'on le traitte pour ce qu'il est, d'autant qu'il a receu cette lumière qui l'a rendu quitte de son aveuglement. Les boiteux vont droit. Soit que les infirmes dont parle Nostre Seigneur fussent boiteux des deux costés ou d'un seulement, cela n'importe gueres ; mais la pluspart de ceux qui vivent en ce monde sont boiteux des deux costés. Nous avons tous deux parties qui sont comme les deux jambes sur lesquelles nous marchons, à sçavoir, l'irascible et la concupiscible ; et quand ces deux parties ne sont pas bien réglées ni mortifiées elles rendent l'homme boiteux. La partie concupiscible convoite des biens, des honneurs, des dignités et prééminences, des voluptés et mignardises ; ce qui fait que l'homme devient cupide, avaricieux, et par ce moyen il cloche de ce costé là. Il y en a qui ne sont pas avaricieux, mais ils ont la partie irascible si forte que lors qu'elle n'est pas bien sousmise à la rayson ils se troublent et ressentent vivement les moindres choses qui leur sont faites ; ils s'eslevent et recherchent tousjours des inventions pour se venger d'une petite parole ou d'un petit tort qui leur aura esté fait. Or, de quel costé qu'elle se tourne, soit au bien, soit au mal, cette partie est très forte ; mais quand elle se tourne du costé du mal on a peine de la redresser. Il s'en trouve beaucoup qui ont les deux parties gastées , et ceux icy boitent des deux costés; les autres ne clochent que d'un seul. Nostre Seigneur est venu pour redresser les boiteux ; il est venu pour les faire marcher droittement devant sa face en l'observance de ses commandemens *. Aussi * Cf. Luc, 1, 6. adjouste-t-il : Dites à Jean que les boiteux marchent droit.
Les lépreux sont guéris. Il y a un grand nombre de lépreux parmi le monde. Ce mal n'est autre qu'une
410 Sermons recueillis
certaine langueur et tepidité au service de Dieu. L'on n'a pas la fièvre ni quelque grande maladie dangereuse, mais le corps est tellement entaché de cette lèpre qu'il en est tout foible et abattu ; je veux dire que l'on n'a pas de grandes imperfections et qu'on ne fait pas de grandes fautes, mais on en commet tant de petites et l'on fait tant de petits manquemens que le cœur en demeure tout langoureux et affoibli. Et la plus grande de toutes les misères c'est qu'en cet estât l'on ne sçauroit nous toucher sans nous piquer jusques au cœur. Certes, ceux qui sont entachés de cette lèpre ressemblent proprement aux petits lézards, animaux vils et abjects, les plus foibles et imbecilles de tous ; néanmoins, avec toute leur foiblesse et infirmité, pour peu qu'on les touche ils se retournent pour mordre. Ainsy font ces lépreux spirituels : quoy qu'ils soyent tout couverts d'un nombre infini de petites et menues imperfections, ils sont si hautains qu'ils ne veulent point qu'on les voye ni moins qu'on les touche, et pour peu que vous les repreniez ils se retournent pour vous mordre.
Les sourds oyent. Il y a une surdité spirituelle qui est bien dangereuse. C'est je ne sçay quelle vaine complaisance en soy mesme et en ses actions laquelle fait qu'il nous semble n'avoir plus besoin de rien. On ne se soucie pas d'entendre prescher la parole de Dieu, de lire des livres dévots , d'estre reprins ni corrigé ; on s'amuse à des niaiseries et l'on se met en grand péril, car, comme c'est un très bon signe quand une personne escoute volontiers la divine parole, aussi en est-ce un mauvais quand elle en est degoustée et pense n'en avoir plus besoin.
Les morts sont ressuscites. C'est cette parole sacrée qui ressuscite les morts ; c'est en escoutant les prédications que l'on reçoit de bons mouvemens, que l'on passe du péché à la grâce ; c'est aussi par le moyen de la lecture que le cœur est vivifié et prend tousjours nouvelle
*Euthym.,Comm. ^rce et vigueur.
inMatt.,adiocum. £es pauvres sont evangelisés. Quelques uns disent* :
Cf.Theophyl.Eaar- r . . ,.. , .
rat. in eund. îoc Les pauvres evangelisent. Or, soit qu il se doive