‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 24 sur 273 · VI. Pour le Vendredi-Saint · texte numérisé non relu

VI. Pour le Vendredi-Saint

bon playsir ; je ne dis pas seulement la mort, mais toutes sortes de peines, d'afflictions, de contradictions et abjections. Encor ne sera-ce pas grand chose, puisque nostre misère est si grande que cela seul luy appartient.

La troisiesme rayson pour laquelle nostre Maistre choisit la mort de la croix fut pour nous affermir en la constance, voyant qu'il a souffert si longuement et tant d'ignominies. Un souspir eslancé devant son Père suffisoit pour nous sauver, comme j'ay desja dit ; mais sa Bonté voyoit bien qu'il failloit qu'il nous donnast exemple de tout ce que nous devions faire. C'est pourquoy, voulant mourir, il ne choisit pas d'estre estouffé ni estranglé, qui est une mort bien plus courte que celle de la croix ; nous monstrant par ce choix que nous ne nous devons point ennuyer de la longueur ni de la quantité de nos souffrances, voire durassent-elles jusques à la fin de nostre vie, puisqu'elles ne sçauroyent jamais approcher ni entrer en comparaison avec celles qu'il a endurées pour nous. Il faut aggrandir nos courages et imiter celuy de nostre Capitaine, ne nous rendre jamais, ains combattre vaillamment jusques à la mort, sans nous estonner de la quantité de nos ennemis. Nous aurions voirement rayson d'en demeurer surpris si nous nous appuyions en nos forces, mais il faut se confier en la vertu de Dieu qui est pour nous * si nous combattons * Rom., vin, 31. pour son amour, et dire à l'imitation de son Apostre * : * II Cor., xn, 10. Je suis plus fort lors que je me sens plus foible. Et si bien nous commettons des imperfections en combattant, il ne s'en faut point estonner ni perdre courage , tant que nous avons la volonté de nous amender.

Je demande maintenant pourquoy Nostre Seigneur voulut estre tout nud sur la croix. La première rayson fut pour ce que, par sa mort, il vouloit remettre l'homme en Testât d'innocence, et les habits que nous portons sont la marque du péché. Ne sçavez-vous pas qu'Adam tout aussi tost qu'il eut prevariqué commença à avoir honte de luy mesme, et se fit au mieux qu'il peut des vestemens de feuilles de figuier* ? car devant le péché il n'y * Gen., m, 7. avoit point d'habits et Adam estoit tout nud. Le Sauveur

Sermons recueillis

par sa nudité monstroit qu'il estoit la pureté mesme, et de plus, qu'il remettoit les hommes en estât d'innocence. Mais la principale rayson fut pour nous enseigner comment il faut, si nous voulons luy plaire, nous despouiller et réduire nostre cœur en la mesme nudité qu'estoit son sacré corps, le despouillant de toutes sortes d'affections et prétentions, à fin qu'il n'ayme ni désire autre que luy. C'est le second fruit de la méditation de la Passion que ce despouillement, car le premier c'est l'amour. Un jour le grand abbé Serapion fut trouvé tout nud emmi une rue par quelques uns de ses amis ; ceuxcy, meus de compassion, luy dirent : Qui vous a mis en tel estât et qui vous a osté vos habits, mon cher ami ? Oh, dit-il, « c'est ce livre qui m'a ainsy despouillé, » *VitaePatrum,i. I, parlant du livre des Evangiles qu'il tenoit *. Et moy je

Vita S. Toan. Ele- ... , .

emos., c. xxii. vous asseure que rien n est si propre pour nous conduire à une entière resolution de nous despouiller, que la considération de l'incomparable despouillement et nudité du Sauveur crucifié.

Je considère que les Juifs, ayant crucifié Nostre Seigneur tout nud, luy laissèrent la couronne d'espines sur la teste, et je crois, quoy que leur intention ne fust pas telle, que c'estoit pour tesmoigner que si bien il paroissoit tant mesprisé et deshonnoré, il ne laissoit pas d'estre vrayement Roy. Mais nostre Maistre voulut qu'on luy laissast cette couronne pour nous monstrer qu'il faut que nous ayons nos testes couronnées d'espines par une entière mortification de nostre propre jugement, opinions, passions, humeurs et propre volonté ; car c'est en la teste que l'ame fait ses principales fonctions. La Sainte Escriture raconte que pendant que ce malheureux garçon Absalon s'enfuyoit pour se sauver de devant ses ennemis (car il avoit perdu la bataille), ses cheveux estans grans s'entortillèrent autour d'un arbre où il fut retenu *. Les anciens Pères ** considérant cecy, disent qu'il ne faut pas, à cause de la meschanceté d' Absalon, faire une comparaison ni penser qu'il soit une figure de Nostre Seigneur ; mais qu'il représente plustost les hommes pécheurs, qui doivent estre attachés à l'arbre

* II Reg., xviii, 9.

**Vide S. August., Enarrat. in Pss. m, 1, cxlii, 4; S.Greg.

Mag., in Ps. Pœnit.

vu, proœm.

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