‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 230 sur 273 · XXXVIII. Pour lr 11e Dimanche de l'Avent · texte numérisé non relu

XXXVIII. Pour lr 11e Dimanche de l'Avent

bons disciples ? Combien doux et pleins d'une grande consolation ! Qu'il leur tardoit d'estre près de leur Maistre pour luy dire ce qu'ils avoyent veu et entendu. Qu'ils estoyent remplis de grandes lumières et connoissances touchant la venue de Nostre Seigneur ! Qu'ils s'alloyent doucement entretenans de ces grans miracles et merveilles qu'il avoit faits en leur présence, et des choses qui leur avoyent esté racontées par les Apostres ! Comme ils furent sortis, le Sauveur se tourna du costé du peuple qui l'environnoit et leur dit : Qui estes-vous allés voir au désert ? Peut estre que vous y aurez veu un roseau exposé aux orages et tempestes, ou bien un rocher immobile au milieu de la mer? (De mesme peut-on dire : Qui avez-vous veu au désert, ou en Religion ? car désert signifie Religion, et la Religion n'est autre chose qu'un désert.) Donc, qui estes-vous allés voir ? Peut estre y aurez-vous trouvé des roseaux ? O non , saint Jean n'est point un roseau, car il est demeuré ferme comme un rocher au milieu de toutes les vagues et tempestes des tribulations.

Mais pourquoy Nostre Seigneur ne loue-t-il pas son Précurseur en la présence de ses disciples ? Nos anciens Pères disent que ce fut pour deux raysons. La première, rarce que ces bons disciples estoyent trop attachés à eur maistre ; ils en estoyent tout en œuvre, et l'estime qu'ils en avoyent estoit si grande qu'ils l'avoyent préféré à Jésus Christ, lors qu'ils luy dirent* : Toy et nous tes * Vide supra, p. 404. disciples nous jeusnons et faisons de grandes pénitences, mais ce Prophète qui est parmi nous n'en fait pas. Ainsy ils aymoient grandement saint Jean et n'avoyent pas besoin que Nostre Seigneur le louast devant eux, car il y avoit danger qu'ils ne vinssent à le surestimer au Sauveur. Voyla pourquoy cette divine Sapience ne dit rien de luy en leur présence.

L'autre rayson est parce que nostre divin Maistre n'estoit point flatteur. S'il eust alors loué saint Jean on eust peu juger qu'il le faisoit par flatterie, cela luy pouvant estre rapporté par ses deux disciples ; ce qui estoit grandement esloigné de l'esprit de nostre cher

4!4 Sermons recueillis

Sauveur qui est la vérité mesme. L'esprit humain eust peu fournir quelque chose là dessus ; c'est pourquoy, luy qui est clairvoyant, sçachant ce qui en pouvoit arriver, ne le loua point en la présence de ses disciples.

Mais quand ils furent partis, il dit aux Juifs : Qui estes-vous allés voir au désert ? Considérez cet homme que vous avez veu, ou plustost cet ange revestu d'un corps humain. Vous n'avez point trouvé un roseau, mais un rocher en fermeté, un homme d'une esgalité admirable parmi la variété des divers accidens ; vertu la Cf. Entretien ni. plus aggreable et désirable qui soit en la vie spirituelle*. Vous n'avez point veu un roseau, car saint Jean est tel en l'adversité qu'en la prospérité ; tel dans la prison parmi les persécutions que dans le désert parmi les applaudissemens ; autant joyeux en l'hiver de l'adversité qu'au printemps de la prospérité ; il fait les mesmes fonctions en la prison qu'il faisoit au désert.

Nous autres, au contraire, sommes variables, nous allons selon le temps et la saison. Il se trouve des personnes si bigearres qui lors que le temps est beau il n'y a rien de si joyeux, et quand il est pluvieux, rien de si triste. Tel est fervent, prompt, gay en la prospérité, qui en l'adversité sera foible, abbattu et desconforté ; il faut employer le ciel et la terre pour le remettre, et pour l'ordinaire tout cela ne sert de rien. Vous en verrez d'autres qui veulent la prospérité parce qu'en ce temps ils font des merveilles, ce leur semble. D'autres ayment mieux l'adversité; la tribulation, disent-ils, les fait mieux retourner à Dieu. En fin nous sommes variables et ne sçavons ce que nous voulons. Il y en a d'autres lesquels pendant qu'ils sont joyeux on ne les peut retenir, et quand ils sont tristes on ne les sçauroit consoler. Quand on fait tout ce qu'ils désirent, qu'on escoute tout ce qu'ils disent, qu'on ne les contrarie en rien, o Dieu, ils sont si braves et font des merveilles ; mais si on les touche, qu'on les contrarie tant soit peu, tout est perdu. Il faut tant d'affaires pour nous bien faire prendre une parole qui n'est pas selon nostre gré, que par après l'on ne peut remettre ce cœur ; il y faut appliquer tant d'emplastres !

Page 1