XXXIX. Pour le me Dimanche de l'Avent
le souhaittoyent ardemment , et par les souspirs qu'ils
jettoyent au Ciel ils demandoyent l'Incarnation du Fils
de Dieu. Salomon, au Cantique des Cantiques*, nous * Cap. 1,1.
fait entendre ce souhait par les paroles de l'Espouse :
Qu'il me bayse d'un bayser de sa bouche. Que signifie
donc ce bayser sinon l'union hypostatique de la nature
humaine avec la divine*? Les autres le desiroyent, mais * s. Bernard. ,sêrmo
,.,- , -, 11 in Cant. Cf. tom.
comme imperceptiblement ; car de tout temps 1 on a veu praeced. huj. Edit.,
les hommes enclins à rechercher une Divinité, et ne Serm« XCIII.
pouvans se faire un Dieu humanisé, parce que cela
appartenoit à Dieu seul, ils recherchoyent des inventions
pour faire des deités. Pour cela ils dressoyent des idoles
et simulacres lesquels ils ornoyent et tenoyent parmi
eux comme des dieux. Je sçay bien que c'estoyent des
erreurs ; mais nous voyons ainsy le désir que Dieu avoit
infus dans tous les cœurs de l'Incarnation de son Fils,
de cette union de la nature divine avec l'humaine. Ces
prestres et Lévites ont donques rayson de dire que toutes
les prophéties sont accomplies et que le temps est venu
auquel ils doivent voir Celuy qui a esté le Désiré de
toutes les nations.
Or, ils demandent à saint Jean : Qui es-tu ? n'es-tu point le Christ que nous attendons? Et il confessa et ne nia point qu'il ne l'estoit pas. Oh que l'esprit de saint Jean estoit esloigné de celuy de ce siècle ! Il n'usa point de beaux discours pour respondre à ces ambassadeurs, il se contenta seulement de respondre qu'il n'estoit pas le Christ. Certes, s'ils eussent demandé qui il estoit pour simplement sçavoir quelle estoit sa profession, il les eust sans doute bien informés de la vérité, et avec plus de paroles ; mais voyant qu'ils le teno}^ent pour ce qu'il n'estoit pas, il se contente de dire en un mot qu'il n'est pas celuy qu'ils croyent.
Nous autres nous sommes tant soigneux de bien recevoir les honneurs qui nous sont faits ; cette nature humaine va tant retirant à soy tout ce qui est à son advantage, l'on est si amoureux des dignités et prééminences ! O Dieu, disons-nous à ceux qui nous flattent, il est vray, j'ay receu telle grâce, cela est bien en moy ;
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mais c'est une faveur de Dieu, c'est un effect de sa miséricorde, et telles autres paroles. (0 Quelque petit gentilhomme s'estimera estre de bon lieu, brave cavalier ; on luy demandera : Qui es-tu ? Il respondra ce que son imagination luy dicte : Je suis un brave seigneur, un vaillant cavalier, d'une telle mayson ou d'une telle race. Et pour l'ordinaire, telles gens ne sont rien, et les moindres sont ceux qui veulent le plus paroistre. Hé, folie, niaiserie ! Qui est celuy là ? Oh qui il est ? A l'entendre c'est un saint Pierre ! Il a peut estre vescu quatre cents ans devant cet Apostre ; et que sçay-je, telles autres sottises. En somme, nostre amour propre va non seulement tirant à soy toute la gloire qui luy appartient en quelque façon, mais encores celle qui ne luy est aucunement deùe. Nous faisons tout au contraire de ce que fit le glorieux saint Jean qui ne se contenta pas de rejetter celle qui ne luy appartenoit pas, ains encores il refusa celle qu'il pouvoit justement recevoir.
Les envoyés luy demandèrent : Puisque tu n'es pas le Christ, n'es-tu pas Elie? Et il déclara : Non, je ne le suis pas. Certes, il pouvoit respondre qu'il l'estoit, car bien qu'il ne fust Elie en propre personne il estoit nean-
* Lucae, i, 17 ; cf. moins venu en V esprit d'Elie* ; et cela se pouvoit dire
Matt., xi, 14. .
de luy comme nous disons encores aujourd huy parmi nous : Celuy là a l'esprit d'un tel ; ou : Il fait telle chose poussé d'un tel esprit. Comme donques est-ce que saint Jean estant venu en V esprit d'Elie, peut il déclarer avec vérité qu'il ne l'est pas ? Et il n'est pas menteur non plus qu'il ne l'eust esté s'il eust dit estre Elie. Il sçavoit
* Maiach., uit., 5. qu'il estoit escrit * qu'avant le jour du Seigneur un
grand Prophète, un excellent homme nommé Elie s'esleveroit parmi le peuple, qu'il viendroit l'enseigner et le disposer à l'avènement du souverain Juge; il vit donques que s'il disoit estre Elie ils pourroyent le prendre pour le Messie promis, voyla pourquoy il le nia et respondit : Je ne le suis pas. O merveilleuse humilité que celle cy !
(1) Les dix lignes suivantes sont inédites, ainsi que les lignes 10-15, P* 427» et 23-28, p. 428.