‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 237 sur 273 · XXXIX. Pour le iii° Dimanche de l'Avent · texte numérisé non relu

XXXIX. Pour le iii° Dimanche de l'Avent

Il ne rejette pas seulement ce qui ne luy appartient pas (c'est le premier degré de l'humilité de ne vouloir point admettre ni moins rechercher d'estre tenu et estimé pour ce que l'on n'est pas), mais passant plus outre et trouvant une façon de parler en laquelle sans faire tort à la vérité il pouvoit encores repousser l'honneur qui luy appartenoit, il le fit promptement, sans disputer ni se servir de beaucoup de discours; ains franchement et librement il dit : Non, je ne le suis pas. Mais il faut achever, car l'heure s'en va passer.

Les Juifs donques entendans cette seconde négation le rechargent d'une troisiesme demande : Si tu n'es ni le Christ ni Elie, tu es pour le moins quelque grand Prophète ; tu ne nous sçaurois nier cette vérité, car tes œuvres en font foy et nous en donnent de suffisantes preuves et tesmoignages. Néanmoins ce glorieux Saint demeure ferme en son humilité et respond : Je ne le suis pas. Mais comment saint Jean pouvoit-il faire cette troisiesme négation avec vérité, luy qui estoit non seulement Prophète, ains plus que Prophète ? Nostre Seigneur le dit tout haut de sa propre bouche au peuple Juif*; comme donques ose-t-il affirmer : Non sum, je ne *Matt.,xi,9;Lucae, le suis pas ? Tous les anciens Pères, admirans les trois *' 7 ' v"' 2 ' négations de ce glorieux Saint, s'estonnent de celle-cy et disent que ce fut en icelle que saint Jean alla aux dernières extrémités, et que pour peu qu'il eust passé plus avant, il eust menti : néanmoins il ne le fit pas.

Mais comment pouvoit-il asseurer n'estre pas Prophète, sçachant bien qu'il l'estoit et que Dieu mesme l'avoit déclaré? Voyez-vous, il estoit encor promis en la Loy* *Deut.,xvin, 15,18. au peuple Juif qu'un grand Prophète luy seroit envoyé. Je sçay bien qu'il y a diverses opinions sur cecy, à sçavoir, qui seroit ce grand personnage ; mais la plus commune estoit qu'iceluy ne seroit autre que le Fils de Dieu. Saint Jean, s'appercevant qu'on ne luy demandoit pas simplement s'il estoit Prophète, et que s'il disoit qu'il l'estoit ils le croiroyent ce grand Prophète promis et le reconnoistroyent pour tel, il le nia, voyant que sans mentir il pouvoit encores respondre qu'il ne l'estoit pas*

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Comme s'il eust voulu dire :• Si vous me demandiez seulement qui je suis, je vous respondrois simplement ; si vous vouliez sçavoir si je suis un simple Prophète, je vous advouerois franchement que je le suis, et mesme * Lucœ, 1, 76. que je suis envoyé pour préparer les voyes au Messie *.

Mais parce que en toutes vos demandes vous visez à un mesme but, qui est de me reconnoistre pour le Messie promis, je vous dis que je ne suis ni le Christ, ni Elie, ni Prophète. Et en cela il ne mentit pas.

Voyla donques comme saint Jean rembarra cette tentation d'orgueil et d'ambition, et comme l'humilité luy donna des inventions admirables pour ne point admettre ni recevoir l'honneur qu'on luy vouloit rendre, dissimulant et niant d'estre ce que véritablement il estoit ; car il n'y a point de doute qu'il ne fust Elie et Prophète, voire plus que Prophète , Dieu l'ayant déclaré luy mesme. Néanmoins voyant qu'en ce sens que nous avons dit, il pouvoit asseurer qu'il ne l'estoit pas, pour éviter l'honneur qu'on luy vouloit rendre, honneur qui devoit estre déféré à Dieu seul, il respondit : Je ne le suis pas. Et il n'y a point de doute que l'on peut parler sans aucune crainte de mentir avec cet artifice et prudente dissimulation ; les théologiens sont tous d'accord sur ce

* Cî.Introd. a la Vie SUJ et *.

dévote. Partie III, ,T . , n , ,

c xxx. Mais plusieurs ayans mal entendu cecy, s en sont

servi, et n'ont point pensé mentir en disant beaucoup de choses fort esloignées de la vérité ; et mesme il en est qui sont arrivés jusques là que de croire qu'ils pouvoyent proférer des menteries quand il s'agissoit de la gloire de Dieu. Si on les en reprend et qu'on leur dise : Mais en telle action ou façon de parler vous estes menteurs. Oh, respondent-ils, il est vray, mais c'est pour honnorer Dieu que j'ay dit un tel mensonge. Hé, folie ! vous vous moquez du monde en disant cela ; comme si Dieu pouvoit estre honnoré par le péché ! Non, cela n'est pas ; il ne faut jamais mentir pour honnorer Dieu, et c'est une sottise et grande ignorance que celle là. Regardez, saint Jean n'a pas agi ainsy, car il pouvoit avec vérité respondre comme il fit, ainsy que je vous l'ay monstre.

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