‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 252 sur 273 · XLI. Pour la veille de Noël · texte numérisé non relu

XLI. Pour la veille de Noël

point faite, car elle est toute spirituelle et Dieu seul en est

le Créateur. Le corps sacré de nostre Sauveur fut formé

du plus pur sang de la Vierge, mais sa très bénite ame

fut créée par le Père et le Saint Esprit à l'instant mesme

qu'ils eurent formé son corps. Il n'en prit pas du corps

de Nostre Seigneur comme de celuy des autres hommes,

lequel demeure quarante jours sans estre animé dans

les entrailles de la mère, estant là comme une masse de

chair * ; mais aussi tost que le consentement de la glo- * Cf. Aristot., De

rieuse Vierge fut donné, le Saint Esprit forma le corps Cm m\ "' '

du Sauveur, et en mesme temps sa très sainte ame vint

l'animer. Voyla comme Famé de Nostre Seigneur ne

vient point de la terre ni du Ciel, car elle n'existoit point

avant l'Incarnation, ains seulement elle commença d'estre

à l'Incarnation, et c'est alors qu'elle fut créée.

La troisiesme saveur de la manne est celle du pain. Or le pain vient de la terre, cela est tout clair et manifeste ; car le blé que nous nommons froment croist de la terre , et c'est d'iceluy que l'on fait le pain. Ce pain nous représente la troisiesme substance de Nostre Seigneur, qui est une substance partiale laquelle sans doute est venue de la terre, puisque sa chair très sainte fut formée du sang de Nostre Dame.

La manne avoit donc trois gousts ; toutefois ce n'estoit qu'une seule manne. Ainsy, combien qu'en Nostre Seigneur incarné il y ayt trois substances, il n'y a cependant qu'une personne ; car la substance de l'ame et celle du corps ne font qu'une humanité, et cette nature humaine avec la divine ne font point deux personnes mais une seule qui est Dieu et homme. O admirable invention de la providence de Dieu ! Cette divine Majesté voyant que la Divinité n'estoit pas conneùe des hommes voulut s'incarner et joindre avec la nature humaine, à fin que sous ce manteau de l'humanité, la Divinité peust estre reconneùe. Je n'ignore pas que de tout temps l'on a sceu qu'il y avoit une Divinité, tous les anciens philosophes l'ont confessé ; mais cette connoissance estoit si obscure qu'elle ne meritoit pas d'estre appellée de ce nom. De * Adt,, xvn, 33; plus, s'ils ont conneu Dieu ils ne l'ont pas reconneu *, ce fy^il'^'^3''

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qui toutefois estoit le plus important. Si donques Nostre Seigneur ne se fust incarné, il eust tousjours demeuré caché dans le sein de son Père éternel et partant fust resté inconneu des hommes.

Certes, en cette Incarnation il a fait voir ce qui n'eust jamais peu entrer ni estre compris de l'esprit humain, c'est à dire que Dieu fust homme et que l'homme fust Dieu ; l'immortel mortel, l'impassible passible, sujet au chaud, au froid, à la faim, à la soif ; l'infini fini, l'éternel temporel ; en somme, l'homme divinisé et Dieu humanisé, en sorte que Dieu sans laisser d'estre Dieu soit homme, et l'homme sans laisser d'estre homme soit Dieu ; tellement qu'on peut dire que les Mages qui bayserent les pieds de ce petit Enfant nouveau né, bayserent les pieds de Dieu. Mais comment de Dieu? car Dieu entant que Dieu n'a point de corps ; et s'il n'a point de corps comme est-ce que les Mages luy ont baysé les pieds ? Néanmoins il en est ainsy à cause de cette union des deux natures qui ne font qu'une personne. Ces deux natures sont tellement unies par ensemble que l'on peut prononcer sans blasphémer : Ce sang est le sang de * I Pétri, i, 19; Dieu, le sang de V Aigneau mort* pour les péchés des poc, v, 12. hommes ; Dieu a esté flagellé, fouetté ; les mains de

Dieu ont esté tendues et clouées à la croix. Or, ce n'est pas à dire que Dieu ayt souffert tout cela, ni qu'il ayt respandu du sang ou estendu ses bras en la croix ; car Dieu est impassible, il n'a point enduré ces choses entant que Dieu, d'autant qu'en la Passion la Divinité n'a point souffert, la Divinité n'a point estendu ses mains en la croix, elle n'a point respandu de sang, car en Dieu il n'y a ni sang, ni bras, ni mains ; mais on parle ainsy, et avec vérité, à cause de cette estroitte union de la nature humaine avec la divine.

L'homme est une créature raysonnable composée d'ame et de corps. Il est donques vray que je suis une créature raysonnable, et si je le niois je mentirois. Par le corps je suis un animal, mais ayant une ame toute spirituelle unie au corps, je suis un animal raysonnable. Vous verrez une personne qui a mal à la jambe ; si vous regardez

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