XLI. Pour la veille de Noël
seulement l'ame de cette personne, vous direz promptement : Comme est-ce que cette créature qui est spirituelle peut dire qu'elle a mal à la jambe ? car l'ame n'a point de jambes, et c'est l'ame qui fait l'homme. Comment cet homme peut-il dire qu'il estend le bras ou qu'il a mal au bras, veu qu'il n'a ni bras ni jambes, l'ame estant une substance toute spirituelle? Au contraire, si voyant l'homme qui parle et qui discourt, vous le regardez en tant que corporel et non spirituel, vous vous estonnerez, veu qu'il n'appartient qu'à une substance spirituelle de pouvoir discourir et comprendre. Or voyez-vous, si cet homme qui plaint le bras ou qui discourt n'estoit composé que de corps ou d'ame seulement, il ne discourroit pas ni ne plaindroit pas, mais à cause de cette estroitte union entre la nature du corps et celle de l'ame, lesquelles estans deux ne font toutefois qu'une personne, Ton dit avec vérité que cet homme, ou autrement cet animal raysonnable, a mal à la jambe, qu'il parle et discourt, meslant tellement ces deux natures qu'on parle des deux comme s'il n'y en avoit qu'une. Ainsy, à cause de cette si estroitte union que la nature divine et la nature humaine ont ensemble, on vient à parler des deux comme s'il n'y en avoit qu'une seule, disant : Pourquoy ne souffriray-je telle chose puisque Dieu l'a soufferte ?
Vous entendrez mieux cecy par des similitudes, non point toutefois comme on entend ce qui se passe au dessous des sens, ni comme on comprend la manière de faire un ouvrage, une broderie ; mais vous en aurez suffisamment l'intelligence pour le croire comme vous le devez. Prenez une lame de fer et la jettez dans une fournaise bien ardente, puis prenez les pinces et la retirez de là ; vous verrez que cette lame qui nagueres estoit fer seulement, est à présent toute enflammée, en sorte que vous ne sçauriez discerner si c'est fer ou feu, car ce fer est tellement enflammé qu'il paroist plustost feu que fer, tant ces deux natures se sont meslées ensemble ; si bien que vous pouvez dire que ce feu est un feu enferré et ce fer un fer embrasé. Cependant, quoy que ces deux natures soyent si unies, c'est néanmoins sans préjudice l'une de
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l'autre ; car le fer pour estre jette dans le feu ne laisse pas d'estre fer, et le feu pour estre dans le fer ne laisse pas d'estre feu. Que si vous voulez voir cecy plus clairement, mettez de l'eau sur ce fer chaud et vous verrez qu'il retournera en sa première forme.
Il en est ainsy de la Divinité et de l'humanité. La Divinité c'est le brasier ardent dans lequel a esté jettée l'humanité, et cette humanité a esté dès lors tellement jointe avec la Divinité qu'elle a participé à la nature divine, en telle sorte que l'homme a esté fait Dieu et Dieu a esté fait homme, sans que pour cela la nature divine et la nature humaine ayent laissé d'estre ce qu'elles estoyent auparavant. Or, comme le fer que l'on tire de la fournaise ne s'appelle plus fer seulement, ains fer embrasé, et le feu, un feu enferré, aussi disons-nous qu'en l'Incarnation Dieu est humanisé et l'homme divinisé. Mais il y a une différence en cette similitude : en jettant de l'eau sur le fer embrasé le feu le quitte et le laisse en sa première forme toute seule, tandis qu'en l'union de la Divinité avec l'humanité il n'en prend pas ainsy ; car despuis que la nature divine a esté jointe avec l'humaine elle ne s'en est jamais séparée par aucune eau de tribulation que l'on ayt jettée dessus, ains elles sont tousjours demeurées très estroittement unies et d'une union indissoluble et inséparable. Voyla donques comme vous pourrez entendre que c'est que l'Incarnation.
Quand Moyse voulut retirer les Israélites de l'Egypte Dieu l'instruisit et luy ordonna tout ce qu'il falloit faire. Mais j'en ay parlé autrefois ; je prendray une autre histoire qui fait à mon propos. Gedeon estant capitaine de l'armée d'Israël et voulant sçavoir avant de livrer bataille aux Madianites s'il seroit favorisé de Dieu, il luy demanda un signe. C'est une chose admirable que de l'esprit humain ! Il dit donques au Seigneur : Je prendray une toison, c'est à sçavoir une tonsure de mouton ou de brebis, et l'estendray sur la plate terre ; si la rosée vient à tomber dessus et que le matin je trouve la toison toute trempée sans que la terre soit mouillée, je tiendray cela pour un signe très certain que vous me serez favorable et que