XLI. Pour la veille de Noël
nous aurons la victoire sur nos ennemis. Il mit donques une toison sur la place, et, merveille qui monstre la bonté de Dieu, la rosée tomba du ciel en si grande abondance que la toison en fut trempée de toutes parts ; et néanmoins la terre qui estoit dessous demeura si sèche qu'il sembloit qu'elle eust esté battue par l'espace de plusieurs jours*. Gedeon trouvant la toison toute trempée * Judic, vi, 36-38. de la rosée en telle sorte que l'eau surnageoit par dessus, la prit, la fit tordre pour en espuiser l'eau jusqu'à ce qu'elle fust toute sèche (et il en sortit une grande quantité), puis il entreprit la bataille et en eut une heureuse issue.
Que représente cette toison sinon l'humanité de Nostre Seigneur, sur laquelle la rosée céleste de la Divinité est tombée en si grande abondance que l'humanité a esté divinisée ? Mais il y a une différence entre cette similitude et l'Incarnation, car on ne sçauroit jamais trouver de comparaison si ronde qu'il n'y reste quelque chose à arrondir. Gedeon voyant la toison toute détrempée de la rosée, et l'eau surnageant par dessus en sorte qu'elle estoit soustenue par la toison à ce qu'elle ne vinst à mouiller la terre, il la fit tordre et en sépara l'eau; mais en l'Incarnation, les deux natures estans une fois unies ne se sont jamais séparées. La Divinité, qui est cette divine rosée, n'a jamais quitté la toison de l'humanité ni en la vie ni en la mort ; elle a tousjours esté avec le corps et l'ame de Nostre Seigneur, et mesme après sa mort, bien que le corps et l'ame fussent séparés, la Divinité est demeurée unie avec l'un et l'autre : avec l'ame du Sauveur aux Limbes, et avec son corps sacré dans le sépulcre. Il y a aussi cette différence : la toison soustenoit l'eau, mais ce n'est point l'humanité qui soustient la Divinité, ains la Divinité qui soustient l'humanité.
Vous entendrez encores mieux cecy par une autre similitude. Les poètes fabuleux disoyent pour certaine rayson que c'estoit une incivilité de parler de l'esponge. Mais certes, despuis que les Juifs la présentèrent à Nostre Seigneur lors qu'il dit en sa Passion qu'il avoit soif*, et *Joan., xix, 28, 29. que cette esponge eut touché les lèvres sacrées de ce
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* Cf. Défense, etc., divin Sauveur, elle fut canonizée *, et dès lors aussi on n'a point fait de difficulté de la nommer dans les discours des choses saintes, et ce n'a plus esté une incivilité d'en parler mais au contraire une chose honnorable et bienséante ; c'est pourquoy je m'en serviray pour vous faire entendre que c'est que l'Incarnation. Imaginez- vous donques une grande esponge qui auroit esté créée dans la mer et qui n'auroit jamais servi à l'usage d'aucune créature. Si vous regardez cette esponge dans cette mer vous verrez qu'en toutes ses parties il y a de l'eau : la mer est dessus et dessous et n'y a pas la moindre parcelle qui n'en soit détrempée ; néanmoins l'esponge ne perd point sa nature ni la mer la sienne. Mais remarquez cecy, que bien que la mer soit dans toutes les parties de l'esponge, celle-cy n'est point par toute l'estendue de la mer, car la mer est un grand et vaste océan qui ne peut estre compris par l'esponge. Cette similitude nous représente bien l'union de la nature humaine avec la divine. L'esponge figure l'humanité sacrée de nostre Sauveur, et la mer sa Divinité, laquelle a tellement imbeu l'humanité qu'il n'y a pas une petite partie au corps ni en l'ame de Nostre Seigneur qui n'ayt esté remplie de la Divinité, sans que pour cela cette nature humaine ayt laissé d'estre ce qu'elle estoit. Mais l'humanité n'est pas par tout où la Divinité se trouve, car la Divinité est une mer infinie qui comprend et remplit tout et ne peut estre comprise de personne. Vous voyez par ces similitudes que c'est que l'Incarnation ; quand donques on vous demandera que c'est que ce mystère, vous respondrez : C'est une telle union de la nature humaine avec la divine, une telle jonction de la Divinité avec l'humanité, que par icelle l'homme est fait Dieu et Dieu est fait homme, en prenant sa nature.
Le troisiesme point est celuy-cy : Pourquoy l'Incarnation a-t-elle esté faite ? Pour nous enseigner à vivre non plus brutalement comme l'homme avoit vescu despuis la cheute d'Adam, mais avec et selon la rayson. Nostre Seigneur vient en effect nous enseigner l'abstinence et sobriété des biens, honneurs et commodités de ce siècle,