XLI. Pour la veille de Noël
à fouler aux pieds tout cela pour embrasser le contraire. Avant l'Incarnation les hommes vivoyent ainsy que des bestes brutes *, courant après les dignités et voluptés de * Ps. xlvih, 13, ai. cette vie comme les chevaux, chiens et tels autres animaux font après ce qu'ils appetent. (0 Voyez un cheval : quand il est altéré et qu'il trouve de quoy assouvir ou estancher sa soif il se jette à corps perdu dans l'eau , et quoy qu'on luy tire la bride il n'y a moyen de l'en empescher, de sorte qu'il traisne son chevalier à val eau. Ainsy les hommes qui vivent non point selon la rayson mais selon leurs appétits desordonnés, se jettent à corps perdu à la recherche de leurs satisfactions sensuelles ; mais Nostre Seigneur, voulant les en sortir, leur vient tirer la bride en s'incarnant, à fin de les retenir leur enseignant par ses œuvres à mespriser toutes choses.
Il n'y a beste, pour brute qu'elle puisse estre, qui ne reconnoisse celuy qui luy fait du bien ; car le cheval reconnoist très bien l'estable où il a autrefois logé parce qu'en icelle on luy a donné de l'avoine ; le chien connoist son maistre , et de mesme tous les autres animaux ont du ressentiment de ceux qui leur font du bien *. * Cf. is., 1, 3. Lors donques que l'homme vivoit brutalement, Nostre Seigneur l'est venu retirer d'entre les animaux, il luy a donné des exemples d'une admirable sobriété et, pour peu de jugement et de rayson qu'on ayt eu, il n'y a personne qui le sçachant n'en ayt esprouvé quelque sorte de ressentiment.
Or, le Sauveur s'est incarné pour nous enseigner aussi la sobriété spirituelle, qui consiste en la soustraction et privation volontaire de toutes les choses délectables et aggreables qu'il pouvoit avoir et recevoir en cette vie ; car il se chargea volontairement et de son plein gré de tous les travaux et tribulations, pauvreté et mespris qui se peuvent endurer en ce monde *. Il avoit une * Is., un, 4, 5. ame parfaitement glorieuse qui jouissoit de la claire vision de la Divinité, et néanmoins il ne voulut point
( 1 ) Les vingt-deux lignes qui suivent sont inédites, ainsi que les lignes 29-39, p. 459, et 1, 2, 16-24, p. 460.
Sermons recueillis
pour cela estre exempt de douleurs. A l'instant de son Incarnation il vit et leut dans le livre de la prédestination tout ce qu'il devoit souffrir. Ce livre estoit intitulé la sainte volonté de Dieu; or, pendant toute sa vie, Nostre Seigneur ne fit autre chose que lire, prattiquer et garder
* Ps. xxxix, 7-9; tout ce qu'il y trouva escrit *, ajustant ses volontés à
* joân., vi, 38. celles de son Père céleste, comme il le dit luy mesme * :
Je suis venu non pour faire ma volonté, ains celle de Celuy qui m'a envoyé.
O que nous serions heureux si nous lisions bien dans ce livre et que toute nostre préoccupation fust d'accomplir la volonté de Dieu par le renoncement et entière abnégation de la nostre, n'ayant d'autre soin que de l'ajuster à la sienne! Ce seroit le moyen d'obtenir de sa Bonté tout ce que nous voudrions, car celuy qui n'a autre souci que de faire la volonté divine obtient d'elle tout ce qu'il requiert, et à mesure qu'il accomplit cette sainte
* Ps. cxliv, 19. volonté, Dieu fait la sienne ainsy qu'il est escrit * : Le
Seigneur fait la volonté de ceux qui le craignent, comme vous avez veu qu'il fit tout ce que voulut Gedeon quand il luy demanda un signe. Nostre cher Sauveur vit donques à l'instant de son Incarnation tous les fouets et escourgées, tous les clous et espines, toutes les injures et blasphèmes que l'on devoit vomir contre luy, en somme tout ce qu'il devoit souffrir. Alors il estendit ses bras sacrés, et s'offrant avec une dilection nompareille à patir toutes ces choses, il les embrassa et mit sur son cœur avec tant d'amour qu'il commença dès cet instant à ressentir tous les tourmens qu'il devoit par après endurer au temps de sa Passion. Il se priva dès lors, par une entière soustraction , de toutes les consolations qu'il pouvoit recevoir en cette vie, ne se reservant que celles dont il ne se pouvoit priver, faisant que la partie inférieure de l'ame souffrist et fust sujette pour nostre salut et rédemption aux tristesses, peines, craintes, appréhensions et frayeurs ; et tout cela, non par force ni pour ne pouvoir faire autrement, mais volontiers et de son plein gré à fin de nous monstrer son amour.
Certes, ce n'est pas que toutes ces souffrances fussent