XLI. Pour la veille de Noël
nécessaires pour nous sauver, car un seul acte d'amour, un seul souspir amoureux sortant de son sacré cœur estoit d'un prix, d'une valeur et d'un mérite infinis. Un seul de ses souspirs estoit suffisant pour racheter non un monde mais mille mondes, et mille et mille natures humaines et angeliques, s'il y en eust eu autant et qu'elles eussent péché. Et non seulement un seul de ses souspirs, une seule de ses larmes eust suffi pour les racheter tellement quellement, mais encor pour satisfaire à la justice divine, d'autant qu'ils procedoyent d'un amour infini et d'une personne infinie. Aussi Nostre Seigneur mérita plus en jettant un seul souspir amoureux que ne firent jamais tous les Saints et Saintes ou que tous les Chérubins et Séraphins ; et Dieu fut plus honnoré par un seul acte d'amour et d'adoration que la très bénite ame du Sauveur fit à l'instant de sa création, qu'il ne l'a esté et ne le sera jamais par toutes les créatures angeliques et humaines. Néanmoins nostre cher Maistre ne voulut pas nous racheter par un seul souspir, mais pour ce faire il a voulu souffrir mille peines et travaux, payant en toute rigueur de justice nos fautes et iniquités, nous enseignant par son exemple cette sobriété spirituelle, cet esloignement de toutes consolations pour vivre selon la rayson et non selon nos appétits et affections.
C'est pourquoy l'on a tousjours accoustumé de dire à ces filles quand elles entrent au Monastère, que la Religion « est une escole de l'abnégation de toutes les volontés*, » une croix où il se faut crucifier, en somme, *Constit. XLIV. qu'il y faut venir pour patir et non point pour y estre consolées. Si vous voulez du sucre et de la dragée, allez en quérir chez les apothicaires ; car l'on ne mange icy que des viandes ameres et fascheuses à la chair, lesquelles sont toutefois profitables au cœur. Je dis tousjours à ces âmes, et je ne le sçaurois trop repeter : Or sus, ma chère fille, qu'estes-vous venue chercher en Religion ? Y cherchez-vous des consolations? Ouy. Et qu'est-ce que vous faites ? Vous vous trompez si vous pensez y venir pour y estre consolée, pour y gouster et y recevoir des douceurs spirituelles. O Dieu, il ne faut pas chercher
cela, car cette façon d'agir est insupportable à ceux qui sçavent tant soit peu que c'est que la dévotion. Venez y à fin d'y vivre en une profonde humilité et entière résignation, pour y recevoir d'un cœur esgal les désolations comme les consolations, les douceurs et les tribulations, les sécheresses et les degousts. Que si Dieu vous donne des consolations ou grains de dragées, baysez-luy la main et le remerciez très humblement, mais ne vous arrestez *Cî.introd.aUVie point à cela, ains passez outre et vous humiliez*.
dévote Partie IV
c xiii.' Certes , c'est une grande pitié que l'on voye Nostre
Seigneur tant souffrir, se soustraire à tous les playsirs et consolations qu'il pouvoit recevoir parmi ses souffrances, ne se servant que de ce dont il ne se pouvoit priver, et que nous autres nous soyons tant amateurs de ces gousts qu'il semble que l'on ne travaille que pour en avoir ! Pour peu qu'on en ayt l'on s'amuse tant à les regarder et les sentir que l'on ne fait rien qui vaille. Ces douceurs ne servent que d'amusement à certaines âmes trop avides et désireuses de telles choses. Helas ! elles ne sont pas nécessaires, vous n'en estes pas meilleures pour cela ; Dieu ne les accorde pas seulement aux justes ains aux pécheurs, car il en donne bien quelquefois à des âmes qui sont en estât de péché et hors de sa grâce : pourquoy donques vous y arrestez-vous tant ? Considérez, je vous prie, ce petit nouveau né dans la crèche de Bethlehem, escoutez ce qu'il vous dit, regardez l'exemple qu'il vous donne. Il a choisi les choses les plus aspres et souffreteuses qui se puissent imaginer pour le temps de sa Nativité. O Dieu, qui pourroit demeurer auprès de cette crèche tout le long de cette octave il se fondroit d'amour, voyant ce petit Enfant en si pauvre lieu, pleurer et trembler de froid. Oh, avec quelle révérence la glorieuse Vierge vostre Mère alloit regardant ce cœur qu'elle voyoit tout palpitant d'amour dans sa poitrine sacrée, comme alloit-elle essuyant ces douces larmes qui couloyent si suavement des doux yeux de ce béni Poupon ! Comme
*Cant.,i, 3. couroit-elle à la suave odeur de ses vertus*!
Voyla donques ce Dieu incarné. O que c'est une belle chose à considérer que le mystère très haut et très