‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 259 sur 273 · XLII. Sur le ier verset du Cantique des Cantiques · texte numérisé non relu

XLII. Sur le ier verset du Cantique des Cantiques

qui sont vrayement pauvres, puisqu'ils n'ont rien et ne peuvent en aucune manière gaigner leur vie, de sorte que si on ne leur donnoit la mammelle ils mourroyent incontinent.

Premièrement, si ces paroles sont de l'Espouse, c'est à dire de l'ame dévote à FEspoux, qui est Nostre Seigneur, vrayement elle a bien rayson de luy tenir ce propos ; car les mammelies de Nostre Seigneur sont infiniment meilleures que le vin de tous les contentemens terrestres. Mais quelles sont les mammelies de Nostre Seigneur ? L'une de ses mammelies est la longanimité, et l'autre, la debonnaireté. La longanimité nous signifie la patience avec laquelle il attend les pécheurs à pénitence* ; et la debonnaireté, l'amour et la compassion * Rom., n, 4. avec laquelle il les reçoit* lors que, pleins de contrition *s. Bera.,serm.ix et de larmes, ils viennent, à l'imitation de sainte Magdeleine *, luy bayser les pieds par la conversion de leur * Lues, vu, 38. cœur et de leurs affections, c'est à dire par un véritable regret de leurs péchés.

O que cette longanimité et debonnaireté de Nostre Seigneur réduit et ramené bien mieux les âmes à leur devoir, et a beaucoup plus d'efficace et de pouvoir pour les retirer du péché que n'ont pas les corrections des hommes lesquelles sont signifiées par le vin ! Nous en avons plusieurs exemples, entre lesquels en voicy deux signalés. L'un est de l'enfant prodigue, lequel non seulement se sépara de son père, mais encores consomma tout son bien en desbauches. Vous sçavez qu'il est dit en l'Evangile*, qu'il s'en alla en un pais esloignè : * Ibid., xv, 1 j, Abiit in regionem longinquam. Or, quand on va loin, il faut beaucoup de temps pour retourner. Néanmoins, après tant de desbauches et une si longue absence, lors qu'il retourna à son père, non seulement il le receut sans se courroucer contre luy, mais qui plus est, il Fembrassa et le caressa tendrement, et l'ayant fait vestir somptueusement, il luy fit un festin en signe de la joye qu'il avoit de son retour *, et le traitta avec tant de bénignité, * Ibid., ffi, 20-24. d'amour et de tesmoignages de bienveuillance qu'il sembloit vouloir luy monstrer plus d'affection après ses

464 Sermons recueillis

desbauches qu'il n'avoit fait auparavant. L'autre exemple *Lucae,xxiii, 40-43. est du bon larron *, auquel Nostre Seigneur donna semblablement la mammelle de longanimité, l'attendant à pénitence jusques au dernier période et extrémité de sa vie, où il manifesta admirablement sa debonnaireté, luy donnant le Paradis de prime assaut, au premier acte de repentance qu'il fit, sans aucune sorte de mortification précédente. Voyla donques quelles sont les mammelles de l'Espoux.

Mais après que l'Espouse luy a dit : Meliora sunt ubera tua vino ; Vos mammelles sont meilleures que le vin, elle adjouste : Fragrantia unguentis optimis ; car elles respandent des odeurs très suaves, qui ne sont autres que les saintes inspirations que Nostre Seigneur va respandant dans les cœurs des fidelles, par lesquelles il les sollicite à se convertir et retirer leurs affections des choses de la terre. Car encores que les mammelles de Nostre Seigneur soyent très douces et meilleures mille fois que le vin des délices mondaines, néanmoins nous ne nous en approcherions jamais s'il ne nous attiroit par le moyen de ses divines odeurs.

Quelques Docteurs ont encores interprété ces paroles :

Meliora sunt ubera tua, etc., en une autre manière,

entendant par les mammelles de Nostre Seigneur les

* Soto, interpr. in consolations célestes et divines * ; car qui ne sçait que

Cant., ad locum. , - ,. ... . r . .-,-.

les consolations divines sont infiniment meilleures que le vin des consolations de la terre ? Aussi n'est-ce pas merveille si les unes sont comparées au lait et les autres au vin, d'autant que le vin, comme vous sçavez, se tire du raisin. Prenez un raisin et l'espraignez : pour la première fois vous en tirerez du vin ; mais retournez-y la seconde, il le faudra bien presser, et si, vous n'en tirerez plus qu'un peu de suc bien aspre et amer ; mais après, si vous y retournez pour la troisiesme fois vous n'en tirerez plus rien du tout. Ainsy en est-il des consolations du monde ; car au commencement et pour un peu vous y trouverez certain goust qui vous donnera quelque sorte de suavité grossière et impure, laquelle en fin finale se terminera en aspreté et amertume, et si après vous

Page 1