XLII. Sur le ier verset du Cantique des Cantiques
Il est dit au Genèse*, qu'un Ange estant apparu à • Cap. xxxn, 22-26 Jacob près le guay de Jaboc, il lutta toute la nuit contre luy, et quand l'aube commença à poindre, l'Ange le voulant quitter : Laisse moy aller, luy dit-il, ne me retiens pas davantage ; Dlmitte me, jam enim ascendit aurora. Non, dit Jacob, je ne vous laisseray point aller que vous ne m'aye% donné vostre bénédiction ; Non dimittam te, nisi benedixeris mihi. Or, cette bénédiction que Jacob demandoit si instamment nous signifie l'espérance de jouir de Dieu en la vie future. Mais l'Espouse, toute esprise de l'amour de son divin Espoux, ne se contente pas de l'espérance de le posséder un jour en la gloire éternelle , ains elle veut encores jouir de sa présence dès cette vie mortelle ; et à fin d'obtenir ce bien, voyez quelle diligence elle fait pour le trouver, après que par la négligence qu'elle eut à luy ouvrir sa porte il fut passé outre* : Surgam, et cir- *Cant., v, 2-8. cuibo civitatem, per vicos et plateas quœram quem diligit anima mea ; Je me lever ay, dit-elle, et chercheray celuy que mon ame chérit, par toutes les rues et les carrefours de la cité. Voyez, je vous prie, avec quelle promptitude elle court après luy, et comme elle passe parmi les gardes de la ville, sans craindre aucune difficulté ; puis en fin l'ayant trouvé, voyez avec quelle ardeur elle se jette à ses pieds, et l'embrassant par les genoux, toute transportée de joye : Inveni quem diligit anima mea, tenui eum nec dimittam, donec introducam illum in domum matris meœ; Ah, je le tiens, dit-elle, le Bien-Aymé de mon ame, je ne le laisseray point aller que je ne Vaye introduit dans la mayson de ma mère *. * ibid., m, 2-4.
Mais considérez, je vous prie, Tardent amour de cette Espouse : certes, rien ne la peut contenter que la présence de son Bien-Aymé ; elle ne veut point de bénédictions, ni ne s'arreste point à l'espérance des biens à venir comme Jacob ; elle ne veut que son Dieu, et pourveu qu'elle le possède elle est contente. En fin, dit-elle, j'ay trouvé celuy que j'ayme, je le tiens et ne le quitteray point que je ne Vaye introduit en
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la mayson de ma mère, qui est la Hierusalem céleste, qui n'est autre que le Paradis ; et là encores je ne le quitter ay point, car non seulement je ne le voudray pas quitter, mais je seray alors si parfaittement unie avec luy, que jamais aucune chose ne m'en pourra séparer. Voyla donques quel est l'amour de l'Espouse envers son Bien-Aymé.
Nous avons, ce me semble, bien monstre par ce que nous avons dit quelles sont les mammelles de Nostre Seigneur ; il faut maintenant sçavoir comment et de quelle sorte on les peut tetter. Je dis en premier lieu que pour tetter les mammelles de Nostre Seigneur, il se faut rendre semblable aux petits enfans ; car vous sçavez que ce n'est qu'à eux à qui on donne les mammelles. Mais comment ferons-nous pour ressembler à des petits enfans? Escoutez l'Apostre saint Pierre instruisant et don-
* I Ep., ii, 2. nant cette leçon aux premiers Chrestiens * : Soye\, dit-il,
sans dol et sans feintise, comme des petits enfans : Sicut modo geniti infantes, sine dolo ; leçon qu'il avoit apprise en l'escole du Sauveur lors qu'il disoit à
* Matt., x, 16. ses Apostres * : Soye\ simples comme des colombes.
Considérez, je vous prie, comme toutes ces paroles se rapportent bien ; car saint Pierre dit : Soye\ sans dol et sans feintise, qui est autant comme s'il disoit : Ayez une grande simplicité.
Mais pour tetter ces divines mammelles, il faut encor avoir faim. Vous voyez quelquefois des enfans qui ne veulent point prendre la mammelle parce qu'ils ont l'estomacn tout rempli de catarrhe , de manière que n'ayans point de faim, on ne les peut faire tetter, quoy que la nourrice les provoque et leur présente son sein. Il faut donques avoir faim pour tetter les divines mammelles de nostre Sauveur. Mais quelle est la faim de l'ame ? Elle n'est autre que le désir. Certes, si nous n'avons un grand désir de l'amour divin nous ne l'obtiendrons jamais ; car comment pourrions-nous l'obtenir et recevoir des consolations de Nostre Seigneur, venant à luy nostre entendement tout distrait, nostre mémoire remplie et occupée de mille choses vaines et inutiles, et