VII. Pour le me Dimanche de Carême
de l'oraison, bien que ce ne soit pas mon dessein d'expliquer chaque espèce d'icelle, parce que l'on en sçait plus par expérience qu'il ne s'en peut dire. Aussi importe-t-il peu d'en sçavoir les noms, et je voudrois que jamais l'on ne demandast ni le nom ni quelle oraison l'on a ; car s'il est vray, comme le dit saint Anthoine *, que *Cassian.,Coii.lx, l'oraison en laquelle on s'apperçoit que l'on prie est c* XXXI* imparfaite, aussi celle que l'on fait sans sçavoir comment on la fait et sans refleschir sur ce que l'on demande, monstre assez que l'ame est fort occupée en Dieu, et par conséquent cette oraison est fort bonne. Nous traitterons donques ces quatre Dimanches suivans de la cause finale de l'oraison, de la cause efficiente, de celle qui ne se peut pas proprement appeller matérielle, ains de son objet, et de la cause effective ou de l'oraison en elle mesme. Pour maintenant je ne parleray que de la cause finale ; mais avant que d'entrer dans le sujet de l'oraison, il faut que je dise trois ou quatre petites choses qu'il est bon de sçavoir.
Quatre actions appartiennent à nostre entendement : la simple pensée, l'estude, la méditation et la contemplation *. La simple pensée est lors que nous allons *Cf. 7>. de VAm.de courant sur une grande diversité de choses, sans aucune fin, comme font les mouches qui se vont posant sur les fleurs sans en prétendre tirer aucun suc, ains s'y posent seulement parce qu'elles s'y rencontrent. Ainsy nostre entendement passant d'une pensée à une autre, bien que ces pensées soyent de Dieu, si elles n'ont une fin, loin d'estre bonnes elles sont inutiles et nuisibles et apportent un grand empeschement à l'oraison.
Une autre action de nostre entendement est l'estude, et celle cy se fait lors que nous considérons les choses seulement pour les sçavoir, pour les bien entendre et pour en pouvoir bien parler, sans avoir autre fin que de remplir nostre mémoire ; et en cela nous ressemblons aux hannetons qui se vont posant sur les roses, non pour autre fin que pour se saouler et se remplir le ventre. Or, de ces deux actes de nostre entendement nous n'en dirons pas davantage, parce qu'ils ne font pas à nostre propos.
Sermons recueillis
Is., xxxvm, 14.
* Vide Plin., Hist natur., 1. VIII, c
xxvii (al. xli).
Venons à la méditation. Pour sçavoir que c'est que méditation il faut entendre les paroles du roy Ezechias lors que la sentence de mort luy fut prononcée, laquelle fut despuis révoquée par sa pénitence : Je crieray, dit-il, comme le poussin de Varondelle, et méditer ay comme la colombe * au plus fort de ma douleur. Il vouloit dire : Lors que le petit de Varondelle est tout seul et que sa mère est allée quérir Fherbe chelidoine pour luy faire recouvrer la veuë *, il crie, il piole, d'autant qu'il ne sent plus sa mère proche de luy et qu'il ne voit goutte. Ainsy moy, a}7ant perdu ma mère qui est la grâce , et ne voyant venir personne à mon secours, je crieray. Mais il adjouste : Et mediteray comme la colombe. Il faut sçavoir que tous les oyseaux ont accoustumé d'ouvrir le bec lors qu'ils chantent ou gazouillent, hormis la colombe, laquelle fait son petit chant ou gémissement retenant sa respiration au dedans d'elle, et par le groulement et retour qu'elle fait de son haleine sans la laisser sortir, en réussit son chant. De mesme, la méditation se fait lors que nous arrestons nostre entendement sur un mystère duquel nous prétendons tirer des bonnes affections, car si nous n'avions cette intention ce ne seroit plus méditation, ains estude. La méditation se fait donques pour esmouvoir les affections, et particulièrement celle de l'amour ; aussi la méditation est elle mère de l'amour de Dieu, et la contemplation, fille de l'amour de Dieu. Mais entre la méditation et la contemplation il y a une pétition qui se fait, lors que après avoir médité la bonté de Nostre Seigneur, son amour infini, sa toute puissance, nous entrons en confiance de luy demander et le prier de nous donner ce que nous desirons. Or, il y a trois sortes de demandes, lesquelles se font différemment : la première se fait par justice, la seconde se fait Vide tom. prœced. par authorité et la troisiesme se fait par orrace *. La
noJMOdlt''P' l6?' demande qui se fait par justice ne se peut pas appeller prière, bien que nous usions de ce mot, parce que nous demandons une chose qui nous est deùe. Celle qui se fait par authorité ne se doit non plus appeller prière ; aussi voit-on que si une personne qui a beaucoup d'authorité
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dessus nous, comme sont pères, seigneurs ou maistres, use de ce mot de prière, nous luy disons incontinent : Vous pouvez commander, ou : Vos prières me servent de commandement. Mais la vra}^e prière est celle qui se fait par grâce, lors que nous demandons une chose qui ne nous est point deùe, et que nous la demandons à quelqu'un de fort sureminent par dessus nous, comme est Dieu.
La quatriesme action de nostre entendement est la contemplation, laquelle n'est autre chose que se complaire au bien de Celuy que nous avons conneu en la méditation et que nous avons aymé par le moyen de cette connoissance. Cette complaisance fera nostre félicité là haut au Ciel.
Il nous faut donques parler de la cause finale de l'oraison. Nous devons sçavoir premièrement que toutes choses sont créées pour l'oraison, et que lors que Dieu créa l'Ange et l'homme il le fit à fin qu'ils le louassent éternellement là haut au Ciel, bien que ce soit la dernière chose que nous ferons, si dernière se peut appeller ce qui est éternel. Ce que pour mieux entendre, nous dirons que quand nous voulons faire quelque chose, nous regardons tousjours à la fin premier qu'à l'œuvre. Par exemple, si nous faisons bastir une église et que l'on nous demande pourquoy nous la faisons faire, nous respondrons que c'est pour nous y retirer, et là dedans chanter les louanges de Dieu ; néanmoins ce sera la dernière chose que nous ferons. Une autre similitude : si vous entrez en la chambre d'un prince, vous y verrez une volière de divers petits oyseaux qui sont dans une cage bien colorée et bien accommodée ; et si vous voulez sçavoir la fin pour laquelle on les y a mis, c'est pour donner du pla)^sir à leur maistre. Si vous allez regarder en un autre lieu, vous y verrez des esperviers, faucons et tels oyseaux de proye qui sont chaperonnés, et ceux là sont pour prendre la perdrix et autres oyseaux pour nourrir délicatement le prince. Mais Dieu qui n'est point carnassier, ne tient pas de ces oyseaux de proye, ains seulement des petits oyselets qui sont enfermés dans la volière pour luy donner du playsir. Par ces petits oyselets
Sf.rm. III 4
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on représente les Religieux et Religieuses qui se sont volontairement renfermés es monastères pour chanter les louanges de leur Dieu ; aussi leur principal exercice doit estre l'oraison et d'obéir à cette parole que Nostre
* Luca, xvm, i. Seigneur dit en l'Evangile * : Priez sans cesser.
Les anciens Chrestiens qui estoyent eslevés par saint
*Euseb., Hist.,1.11, Marc l'Evangeliste * estoyent si assidus à l'oraison, que
tom. prœced.hujus pour cela plusieurs des anciens Pères les surnommèrent
vî^post6'6"01"' *es supplians, et d'autres les appellerent médecins,
parce que par le moyen de l'oraison, ils trouvoyent
remède à tous leurs maux. On les nomma encores
moines, parce qu'ils estoyent fort unis ; aussi le nom
de moine signifie-t-il unique. Les philosophes payens
* Vide Commentai-, disoyent que l'homme est un arbre renversé*, d'où nous
in Ps. i, 3, et in ,. ., . .
Marc, vin, 24. pouvons conclure combien 1 oraison est nécessaire a l'homme, puisque l'arbre n'ayant suffisamment de terre pour couvrir ses racines, ne peut subsister; aussi l'homme qui n'a une particulière attention aux choses célestes, ne sçauroit non plus subsister. Or l'oraison, suivant la pluspart des Pères, n'est autre chose qu'une « eslevation
* s. Aug., Lib. de d'esprit aux choses célestes* ; » d'autres disent que c'est
Spir. et An.fhod. in , , * . , , . .
ApP.),c.L;S.joan. une demande , mais les deux opinions ne se contrarient
thod 'uifc^ °r~ P°int> car en eslevant nostre esprit à Dieu, nous luy
*Communiter,sen- pouvons demander ce qui nous semble estre nécessaire.
La principale demande que nous devons faire à Dieu
c'est l'union de nos volontés à la sienne, et la cause
finale de l'oraison consiste à ne vouloir que Dieu. Aussi
toute la perfection y est-elle enclose, comme dit le Père
* Chronica Fratr. Gilles*, compaignon de saint François, lors qu'un
Min. 1. VII c. xx.
Cf. tr.de VAm.de certain personnage luy demanda comme il pourroit faire 1. xiï c. iîi.C' Vn' Pour estre bien tost parfait : « Donne, » respondit il, « l'une à l'un ; » c'est à dire : Tu n'as qu'une ame et il n'est qu'un Dieu ; donne luy ton ame et il se donnera à toy. La cause finale de l'oraison ne doit donques pas estre de vouloir ces tendretés et consolations que Nostre Seigneur donne aucunefois, puisque l'union ne consiste pas en cela, ains au vouloir de Dieu.