VIII. Pour le ive Dimanche de Carême
l'oraison. Ils ressemblent aux petits oyseaux lesquels dès qu'ils ont pris leurs panaches peuvent voler d'eux mesmes par le moyen de leurs aisles ; mais s'ils se viennent poser sur le glu qu'on leur a préparé pour les prendre, qui ne voit que cette humeur visqueuse leur serrera les aisles et qu'après ils ne pourront pas voler ? Ainsy en arrive-t-il aux pécheurs, lesquels se meslent et se posent dessus l'humeur visqueuse des vices, si qu'ils se laissent tellement serrer au péché qu'ils ne peuvent se guinder au Ciel par l'oraison. Néanmoins, entant qu'ils sont capables de la grâce, ils peuvent faire oraison. Il n'y a que le diable qui ne la puisse faire, parce qu'il n'y a que luy seul qui soit incapable d'amour.
Il nous reste maintenant à déclarer quelles sont les conditions qu'il faut avoir pour bien faire l'oraison. Je sçay bien que les anciens qui traittent cette matière en rapportent beaucoup : les uns en comptent quinze, les autres, huit. Mais puisque ce nombre est si grand, je me restreins et n'en diray que trois. La première est qu'il faut estre petit en humilité ; la seconde, grand en espérance, et la troisiesme, qu'il faut estre enté sur Jésus Christ crucifié.
Parlons d'abord de la première qui n'est autre que cette mendicité spirituelle de laquelle Nostre Seigneur dit : Bienheureux sont les mendians d'esprit, car à eux appartient le Royaume des deux*. Et si bien *Matt., v, 3,-juxta aucuns des docteurs interprètent ainsy cette parole : Bienheureux les pauvres d'esprit, ces deux interprétations ne sont pas contraires, parce que tous les pauvres sont mendians s'ils ne sont glorieux, et tous les mendians sont pauvres s'ils ne sont avaritieux *. Il faut *Cf.s.Bern.,Serm. donques, pour bien faire oraison, que nous reconnoissions YraùtédTrAm.'dï que nous sommes pauvres et que nous nous humiliions Dieu, 1. XII, c. n. grandement; car ne voyez- vous pas qu'un tireur d'arbalète quand il veut descocher un grand trait, plus il veut tirer haut et plus il tire la corde de son arc en bas ? Ainsy faut-il que nous fassions quand nous voulons que nostre prière aille jusqu'au Ciel; il faut que nous nous approfondissions par la connoissance de nostre rien.
54 Sermons recueillis
*Ps.cxxix, i, 2; cf. David * nous advertit de le faire par ces paroles : Quand
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tu voudras faire oraison, dit-il, approfondis-toy tellement en l'abisme de ton néant, que tu puisses par après sans difficulté descocher ta prière comme une sagette jusque dans les Cieux.
Ne voyez-vous pas que les grans voulant faire monter une fontaine au plus haut de leurs chasteaux, vont prendre la source de cette eau en quelque lieu fort eslevé, puis la conduisent par des tuyaux, la faisant descendre autant qu'ils veulent qu'elle monte ? car autrement l'eau ne monteroit jamais. Et si vous leur demandez comme ils l'ont fait monter, ils vous respondront qu'elle monte par cette descente. Tout de mesme en est-il de l'oraison ; car si on demande comme est-ce qu'elle peut monter au Ciel, on vous respondra qu'elle y monte par la descente de l'humilité. L'Espouse au Cantique des *Cap. m, 6, vin, 5. Cantiques * fait esmerveiller les Anges et leur fait dire : Qui est celle cy qui vient du désert, et qui monte comme une verge de fumée odoriférante, composée de myrrhe et d'encens et de toutes les bonnes odeurs du parfumeur, et qui est appuyée sur son Bien- Aymé ? L'humilité en son commencement est un désert, bien qu'à la fin elle soit fort fructueuse, et l'ame qui est humble pense estre un désert où n'habitent ni oyseaux, ni mesmes les bestes sauvages, et où il n'y a aucun arbre fruitier.
Passons maintenant à l'espérance, qui est la seconde condition nécessaire pour bien faire l'oraison. L'Espouse venant du désert, monte comme un rejeton ou verge de fumée odoriférante, composée de la myrrhe. Cecy représente l'espérance, car si bien la myrrhe jette une odeur suave, elle est pourtant amere à gouster ; aussi l'espérance est-elle suave entant qu'elle nous promet de jouir un jour de ce que nous desirons, mais elle est amere parce que nous ne sommes pas en la jouissance de ce que nous aymons. L'encens est bien plus proprement le symbole de l'espérance, parce qu'estant mis dessus le feu il jette tousjours sa fumée en haut ; aussi faut il que l'espérance soit posée dessus la charité,