XI. Pour la fête de saint Jean Porte-Latine
s'en trouve beaucoup qui s'humilient, qui se mortifient, portent la haire, font des pénitences et austérités, qui prient et font oraison , mais fort rares sont ceux qui sousmettent entièrement leur propre jugement et leur propre volonté.
Rien ne nous porte tant de préjudice en la vie spirituelle, et nous empesche autant d'avancer en la voye de Dieu ; car si sa sainte volonté regnoit en nous, nous ne commettrions jamais aucun péché, nous n'aurions garde de vivre selon nos inclinations et humeurs ; non certes, car elle est la règle de toute bonté. En fin, cette propre volonté est celle, comme dit saint Bernard *, qui brus- * Sermo xi de Dilera en enfer. Si elle est au Ciel on l'en met dehors, car ^17.^ les Anges en furent chassés parce qu'ils avoyent une propre volonté et vouloyent estre semblables à Dieu ; pour cela ils tresbucherent aux enfers. Si elle est au monde, elle ruine et gaste tout. Lors que nous trouvons quelque chose en nous qui n'est pas conforme à la volonté de nostre cher Sauveur, nous nous devons prosterner devant luy, et luy dire que nous détestons et desavouons cela et tout ce qui est en nous qui luy peut desplaire et qui est contraire à son amour, luy promettant de ne vouloir rien que ce qui sera conforme à son bon playsir et vouloir divin.
Nostre Seigneur respondit donc à cette femme et à ses enfans : Vous ne sçave\ ce que vous demande^. Ils ne sçavoyent ce qu'ils demandoyent, de vray, puisqu'au Ciel il n'y a point de gauche, car c'est là où sont les damnés qui sont privés de la présence de Dieu ; il n'y a que la dextre où sont les Bienheureux qui jouissent et jouiront éternellement de FEssence divine qui les comblera de toute sorte de contentement et félicité. Nous ne sçavons ce que nous demandons lors que nous disons à Nostre Seigneur qu'il fasse nostre volonté et qu'il nous donne ce que nous desirons. O non certes, car ne sçavezvous pas, mes chères âmes, que tout nostre bien et bonheur dépend d'estre entièrement abandonné à la Providence divine, ne cherchant que son bon playsir, estant parfaitement sousmis à sa très sainte volonté,
78 Sermons recueillis
nous resjouissant de la voir accomplir en nous et en toutes créatures, quoy que ce soit avec des afflictions et des souffrances ? Nous avons quelquefois affection et inclination à prattiquer les vertus qui sont selon nostre volonté. Par exemple, une personne qui sera malade, si nous luy disons : Mon enfant, ne sçavez-vous pas bien que les peines et souffrances prises avec patience et sousmission au vouloir divin sont uniquement aggreables à sa Majesté ? Ouy, vous respondra-t-elle, mais je voudrois estre au chœur pour prier Dieu comme les autres, je voudrois faire des pénitences et mortifications et les actions de vertu comme eux, avec ferveur et sentiment. Voyez-vous, elle voudroit servir Dieu en l'action, et Dieu veut qu'elle le serve en pâtissant et souffrant pour son amour.
Le divin Sauveur dit à ses Apostres sur ce sujet de l'ambition de ces deux Saints : Ne pensez pas que pour avoir des prééminences et dignités en mon Royaume
* Matt., xx, 25, 26. vous ayez pour cela plus de gloire et d'amour *. Vous
* joan., xv, 16. autres que fay choisis * et esleus pour estre assis sur
* Matt., xix, 28. des throsnes pour juger avec moy au jour du jugement*,
vous n'en serez pas plus haut et n'aurez pas plus de gloire pour cela. O non, car ma Mère qui n'a pas esté esleùe à telle dignité, ne lairra pourtant d'avoir infiniment plus de gloire et d'amour au Ciel que vous et d'autres aussi.
Il y a un amour affectif et l'autre effectif, comme il y a deux manières de souffrir le martyre : l'un est affectif et l'autre effectif. Saint Jean fut martyr de la première manière, Dieu ne permettant pas qu'il fust martyr effectif, ains seulement de volonté et affection ; car l'huile bouillant qu'on avoit préparé pour le mettre, et dedans lequel on le mit, ne luy fit aucun mal, ains luy fut aussi doux et suave que si c'eust esté un bain des plus aggreables. Saint Jacques fut martyr effectif, car Dieu luy fit la grâce de mourir pour son amour, ojioy que saint Jean ne laissa pas d'avoir la recompense et couronne du martyre.
Nostre divin Maistre dit donques à ces deux Saints : Pouve\-vous boire avec moy le calice qui m'est