‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 42 sur 273 · XI. Pour la fête de saint Jean Porte-Latine · texte numérisé non relu

XI. Pour la fête de saint Jean Porte-Latine

préparé*? car je suis descendu du Ciel pour faire la volonté de mon Père qui m'a envoyé et pour parachever son ouvrage*. Ils respondirent : Nous le pouvons. Et il adjousta : Sçavez-vous que c'est que boire mon calice? Ne pensez pas que ce soit avoir des dignités, des faveurs et consolations, o non certes ; mais boire mon calice c'est participer à ma Passion, endurer des peines et souffrances, des clous, des espines, boire le fiel et le vinaigre.

O que ces faveurs sont grandes ! Que nous devons estimer à grand bonheur de porter la croix et estre crucifiés avec nostre doux Sauveur ! Les Mart}rrs beuvoyent tout d'un coup ce calice , les uns en une heure, les autres en deux et trois jours, d'autres en un moys. Nous pouvons estre martyrs et le boire, non en deux et trois jours mais toute nostre vie, nous mortifiant continuellement, comme font et doivent faire les Religieux et Religieuses que Dieu a appelles en la Religion pour porter sa croix et estre crucifiés avec luy. N'est-ce pas un grand martyre de ne faire jamais sa propre volonté, sousmettre son jugement, escorcher son cœur, le vuider de toutes ses affections impures et de tout ce qui n'est point Dieu, ne point vivre selon ses inclinations et humeurs ains selon la volonté divine et la rayson ? C'est un martyre qui est fort long et ennuyeux et qui doit durer toute nostre vie, mais nous obtiendrons à la fin d'icelle une grande couronne pour nostre recompense si nous sommes fidelles à cela.

Lors que quelque grande princesse ou seigneur meurt d'une mort inopinée, on ouvre son corps pour voir de quelle maladie il est mort, et quand on a trouvé la cause de son trespas l'on est content et ne passe-t-on pas plus outre. Nostre Seigneur estant sur l'arbre de la croix, il dit avant que de rendre l'esprit ces paroles, mais d'une voix haute, esclattante et ferme : Mon Père, je recommande mon esprit entre vos mains*, et rendit son esprit* tout incontinent en les prononçant; l'on ne pouvoit croire qu'il fust mort, l'ayant ouy parler tout à l'heure d'une voix si forte qu'il ne sembloit pas qu'il

* Matt., xx, 22.

*Joan.,vi, 38,1V, 34.

* Lucas, xxiii, 46.

* Matt., xxvii, 50 ; Joan., xix, 30.

8o Sermons recueillis

deust si tost mourir ; de sorte que le capitaine des soldats vint pour sçavoir s'il estoit vrayement trespassé, et voyant qu'il l'estoit, il commanda qu'on luy donnast un coup de lance au costé ; ce que l'on fit, et donna-t-on *joan.,xix, 33,34. droit contre son cœur*. Son costé estant ouvert, l'on vit qu'il estoit vrayement mort, et de la maladie de son cœur, cela veut dire de l'amour de son cœur.

Nostre Seigneur voulut que son costé fust ouvert pour plusieurs raysons. La première est à fin qu'on vist les pensées de son cœur, qui estoyent des pensées d'amour

* Cf. Jerem., xxix, et de dilection * pour nous, ses bien aymés enfans et

chères créatures, qu'il a créées a son image et sem-

* Gen., 1, 26, v, r. blance*, à fin que nous vissions combien il désire de nous

donner de grâces et bénédictions, et son cœur mesme, *B. Raym.de Cap., comme il fit à sainte Catherine de Sienne*. J'admire cette il c!vi.eJUS' arS grace incomparable dequoy il changea de cœur avec elle ; car auparavant elle prioit ainsy : « Seigneur, je vous recommande mon cœur, » mais despuis elle disoit : « Seigneur, je vous recommande vostre cœur, » de sorte que le cœur de Dieu estoit son cœur. Certes, les âmes dévotes ne doivent point avoir d'autre cœur que celuy de Dieu, point d'autre esprit que le sien, point d'autre volonté que la sienne, point d'autres affections que les siennes ni d'autres désirs que les siens, en somme elles doivent estre toutes à luy.

La seconde rayson est à fin que nous allions à luy avec toute confiance, pour nous retirer et cacher dedans son costé, pour nous reposer en luy, voyant qu'il l'a ouvert pour nous y recevoir avec une bénignité et amour nompareil, si nous nous donnons à luy et que nous nous abandonnions entièrement et sans reserve à sa bonté et providence.

Vous me demanderez peut estre les ra}^sons pour lesquelles nos cœurs à nous autres sont si cachés qu'on ne les voit point. Pour deux raysons il est expédient qu'il soit ains}^. La première, pour ce que l'on auroit horreur de descouvrir dans les cœurs des meschans et grans pécheurs des choses si sales, horribles et tant de misères; car sainte Catherine, qui avoit receu ce don de Dieu, de

Page 1